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Christophe Gleizes, pris en otage par l’État algérien

publié le 04/12/2025 par grands-reporters

Condamné à sept ans de prison, le simple reporter sportif est devenu, malgré lui, l’otage silencieux d’un rapport de force politique entre Alger et Paris

Affaire Gleizes : un journaliste pris dans l’étau politique algérien

Christophe Gleizes n’a rien d’un agitateur clandestin. Reporter sportif, plume régulière de So Foot et Society, il s’était rendu en Kabylie au printemps 2024 pour enquêter sur un dossier qui, a priori, n’appartient pas aux zones grises de la sécurité nationale : le football. Dix-huit mois plus tard, il se retrouve au cœur d’une affaire d’État, condamné à sept ans de prison pour « apologie du terrorisme », et désormais retenu en Algérie comme un otage politique. La cour d’appel de Tizi Ouzou a confirmé, le 3 décembre 2025, l’intégralité du jugement prononcé en première instance. Un verdict qui ne doit rien au droit et beaucoup à la diplomatie.

L’arrestation d’un journaliste comme un signal politique

Le 28 mai 2024, Gleizes est interpellé à Tizi Ouzou. La justice algérienne lui reproche d’avoir rencontré, lors de ses enquêtes passées, un dirigeant de club présenté comme proche du MAK, mouvement kabyle classé « terroriste » par Alger. L’argument est mince : les entretiens datent pour certains de dix ans, et relèvent d’un travail journalistique classique. Mais dans un pays où la Kabylie demeure un point névralgique, la frontière entre enquête et soupçon est malléable. Le chef d’accusation — « propagande hostile » — reflète moins une infraction tangible qu’une volonté politique : rappeler que tout regard extérieur sur la région est sous contrôle.

Procédure verrouillée, vision sécuritaire, message brutal

La condamnation en première instance, en juin 2025, avait déjà surpris par sa sévérité. L’appel n’a pas adouci la ligne : le parquet a même réclamé dix ans de prison. En confirmant la peine de sept ans, les juges ont entériné une lecture strictement sécuritaire du dossier. Le statut de journaliste n’a joué aucun rôle. La défense, les explications, les regrets exprimés publiquement n’ont pesé que symboliquement.

L’enjeu est ailleurs. L’affaire Gleizes est devenue un instrument dans un rapport de force avec Paris. Depuis des mois, les relations bilatérales sont tendues. À Alger, la tentation est grande de démontrer que la souveraineté judiciaire ne se discute pas — et que la France ne dispose plus du capital d’influence d’autrefois.

Un journaliste sportif pris dans un mécanisme qui le dépasse

Gleizes, 36 ans, n’est pas un reporter d’investigation sur la scène politique kabyle. Son travail porte sur les trajectoires de clubs et de joueurs, sur les incohérences du football africain, sur les zones d’ombre parfois entourant les grandes équipes. Que ses interviews avec des acteurs locaux aient été requalifiées en « contacts avec une organisation terroriste » illustre la dérive d’un système judiciaire prêt à instrumentaliser n’importe quelle matière première.

Pour sa famille, pour ses rédactions, le constat est net : Gleizes n’est pas jugé pour ce qu’il a fait, mais pour ce qu’il représente. Un journaliste étranger ayant circulé dans une région sensible, devenu un moyen de pression commode.

“Sur quel ton faudra-t-il le dire ? Le journalisme n’est pas un crime ! RSF condamne avec la plus grande fermeté la décision aberrante de la cour d’appel de Tizi Ouzou, qui choisit de maintenir en prison un journaliste n’ayant fait que son travail. La justice algérienne a manqué l’occasion d’une issue honorable. Le tribunal n’a pas entendu les appels à la clémence, les déclarations de bonne foi de Christophe et les plaidoiries de ses avocats. (Thibaut Bruttin- Directeur général de RSF)

Alger assume, Paris s’inquiète

La réaction d’Alger est constante : tout ce qui touche à la Kabylie est une affaire de sécurité nationale. Qu’importe la nature du travail ou la faiblesse des preuves. Du côté français, la préoccupation est officielle mais prudente. Le Quai d’Orsay multiplie les démarches, sans obtenir le moindre infléchissement. L’Algérie, elle, renforce sa posture : fermeté judiciaire, justification sécuritaire, refus de toute exception au nom de la liberté de la presse.

Un avertissement à tous les journalistes étrangers

La confirmation de la condamnation en appel dépasse largement le cas de Gleizes. Elle installe un précédent inquiétant : en Algérie, un reportage peut suffire à envoyer un journaliste en prison pour des années. En Kabylie, tout interlocuteur peut devenir un « contact dangereux », tout entretien une « preuve ». Les règles du métier, pourtant claires, n’ont plus de poids face à un appareil sécuritaire décidé à verrouiller son récit.

Dans cette affaire, Christophe Gleizes est moins un condamné qu’un otage. Un otage d’un rapport de force politique, d’une diplomatie crispée, d’un climat où l’information — même sportive — devient suspecte dès qu’elle traverse la mauvaise frontière. Une prise en otage qui n’a pas pour but de faire taire un journaliste, mais d’affirmer un pouvoir.


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