Ukraine. Ce que l’on sait de l’attaque de drone russe qui a tué le photojournaliste Antoni Lallican
Les témoignages recueillis par Mediapart décrivent une attaque ciblée, visant précisément Antoni Lallican et George Ivanchenko, grièvement blessé, menée par un drone kamikaze muni d’une caméra
Cet article de Clara Marchaud a été publié dans Mediapart
Kyiv (Ukraine).– Le vendredi 3 octobre devait être leur dernier jour de mission dans le Donbass. Après deux semaines à sillonner l’est de l’Ukraine, le photojournaliste français Antoni Lallican et son confrère ukrainien Heorhiy « George » Ivanchenko avaient prévu d’accompagner la 4e brigade de chars ukrainienne. Antoni Lallican n’en est pas revenu : le journaliste – qui a collaboré à de nombreuses reprises avec Mediapart – a été tué, dans la matinée, par une attaque de drone russe.
Afin de retracer les circonstances de cette attaque, qui a également grièvement blessé George Ivanchenko, Mediapart a interrogé des personnes qui se trouvaient sur place, à leurs côtés, des témoins qui les ont croisés avant puis après l’attaque, des militaires ukrainiens et des connaisseurs de la région. Leurs témoignages concordent pour décrire une attaque ciblée, menée par un drone kamikaze muni d’une caméra, alors que les deux jeunes hommes, à découvert, identifiables comme journalistes grâce à leurs appareils photos, venaient de photographier des civils ukrainiens.
La veille de l’attaque, les deux reporters s’étaient rendus à Kostiantynivka, ville aujourd’hui presque encerclée par l’armée russe et désormais l’un des points les plus férocement disputés du front. « George m’avait écrit le jour précédent pour me dire : inquiète-toi si je ne t’envoie pas de message ce soir, raconte Olha Kovalyova, une consœur et amie de George Ivanchenko, 25 ans, rencontrée à Kyiv. Mais tout s’était bien passé. Ce sont deux journalistes aguerris. »
Depuis l’été, les forces russes grignotent méthodiquement le Donbass, en appliquant la même stratégie de dévastation que depuis deux ans : anéantir une ville pour mieux l’occuper. Dans la région, les drones sillonnent désormais le ciel sans relâche, en plus des missiles, de l’artillerie et des bombes planantes. Les civils n’ont d’autre choix que de se terrer dans des abris, avec peu d’espoir que la situation s’améliore. C’est cette horreur quotidienne que les deux photojournalistes, familiers du terrain et travaillant très souvent ensemble depuis 2022, cherchaient à raconter dans leurs photos.
« Ils voulaient compléter leur reportage en couvrant les aspects plus militaires, prendre quelques images des fortifications, puis quitter le Donbass avant midi », poursuit Olha Kovalyova, également vice-présidente de l’Association des photographes professionnels ukrainiens. Présente aux côtés de George dès le lendemain de sa blessure, elle coordonne aujourd’hui ses soins. Selon elle, les deux journalistes, qui l’informaient de leurs déplacements, ne s’attendaient pas à un reportage particulièrement dangereux, la zone étant éloignée du front.
En train de photographier des civils
Accompagnés d’Anastasia*, l’officière de presse de la 4e brigade, et de deux militaires spécialisés dans la lutte contre les drones, les journalistes ont pris la route vers les bourgs de Komychouvakha et de Staromaïorske, à l’écart de la ceinture urbaine constituée de Kramatorsk, Droujkivka et Kostiantynivka, véritable forteresse que Moscou tente de conquérir.
Les cinq se déplaçaient à bord de leur voiture, qui a quitté l’asphalte pour un sentier de terre menant à des positions camouflées dans le bocage, entre deux champs. « On l’a garée à quelques centaines de mètres, on l’a dissimulée, puis on a continué à pied », raconte l’officière de presse, qui a répondu à nos questions par messages vocaux. Le rôle de ces militaires est d’accompagner les journalistes sur le front et d’organiser les conditions dans lesquelles ils et elles peuvent visiter des positions ou échanger avec des militaires.
Pendant un peu plus d’une heure, les deux soldats surveillent la zone pendant que George Ivanchenko et Antoni Lallican photographient une équipe de civils, employés par la collectivité territoriale de Droujkivka, en train d’aménager des « blindages », ces abris souterrains construits avec des rondins de bois qui permettent aux militaires de se replier. « C’était une zone arrière, à près de 20 kilomètres des premières positions russes », poursuit Anastasia.
Vers 9 heures, Oleksandr Kachura croise les deux reporters, « assis sur des troncs d’arbres », sur le point de repartir. Exilé de Donetsk depuis 2014, cet ancien fixeur, journaliste et écrivain devenu employé de l’administration militaire de Droujkivka, travaille désormais tous les jours dans cette zone. « Ils avaient fini de travailler et allaient s’en aller. On s’est salués, puis je suis parti », raconte-t-il à Mediapart par téléphone. « C’est bien une position arrière, mais l’activité des drones y reste intense. Environ 140 drones ennemis sont abattus chaque jour dans la zone de Raïske », le village voisin au sud, ajoute-t-il.
Après son départ, les militaires sont informés à trois reprises par radio de la présence de drones dans la zone, selon George Ivanchenko et les premiers éléments transmis par l’officière de presse à Reporters sans frontières (RSF). Les photojournalistes descendent se protéger dans les abris de fortune.
L’attaque ciblée d’un drone FPV
« Selon George Ivanchenko, ils étaient à l’extérieur environ quinze minutes après la troisième alerte et avant la frappe », précise Olha Kovalyova, son amie photographe. Peu avant 9 h 45, les civils ont repris le travail et coupent des rondins à la tronçonneuse. Le photographe français et son confrère ukrainien, équipés de leurs gilet pare-balles et appareil photo, s’apprêtent à quitter la zone lorsqu’ils entendent le vrombissement distinctif d’un drone, déjà juste au-dessus d’eux.
L’appareil fonce droit sur Antoni Lallican, qui est tué sur le coup. George Ivanchenko, touché à la jambe, est grièvement blessé et subira une amputation. Des éclats le frappent également au bras et à l’abdomen.
« Je ne connais pas les motivations de l’opérateur du drone. J’ai simplement vu le drone s’arrêter quelques secondes au-dessus d’Antoni avant l’impact. Il avait un appareil photo, il suffisait à l’opérateur d’observer pour comprendre qu’il visait un civil, un journaliste », s’insurge Anastasia, l’officière de presse.
Cette dernière s’est jetée au sol à temps, mais souffre d’une commotion cérébrale et a été mise au repos cinq jours avant de reprendre le travail. Trois civils ont également été blessés. « Les victimes présentent des traumatismes crâniens, des blessures par éclats, des surdités de choc et des contusions sévères », précise le procureur de Donetsk dans une réponse écrite à Mediapart.
Alerté par radio, Oleksandr Kachura revient aussitôt sur les lieux. Il trouve George Ivanchenko grièvement blessé, parvient à le charger dans sa voiture et le conduit vers un point médical de stabilisation de l’armée. Le photographe, qui s’était déjà fait un garrot, perdait beaucoup de sang.
À Droujkivka, le bord des routes est désormais jonché de carcasses de véhicules civils frappés par ces engins.
Le corps d’Antoni Lallican ne peut être évacué immédiatement en raison de la présence de nouveaux drones – il le sera quelques heures plus tard. Trois jours plus tard, grâce à une météo favorable et au brouillard, Oleksandr Kachura revient plus longuement sur les lieux et récupère le passeport du photographe, la caméra et un fragment de batterie du drone, afin de les transmettre à la justice, « pour que justice soit rendue ».
Plusieurs témoins oculaires décrivent l’appareil comme un drone dit « FPV » (« First-person view »), un appareil léger, bourré d’explosif et équipé d’une caméra servant à guider le pilote en direct. « Je n’ai eu le temps que de remarquer sa taille – environ 15 pouces de diagonale [38 centimètres – ndlr] – et sa double batterie, conçue pour parcourir une longue distance », décrit Anastasia. Ces modèles permettent à l’opérateur de suivre précisément sa cible, surtout en plein jour.
Dans la région, les pilotes de drones russes opèrent souvent avec l’infanterie en première ligne afin d’étendre la kill zone, cette bande mortelle d’au moins quinze kilomètres où tout mouvement devient une cible potentielle. À Droujkivka, le bord des routes est désormais jonché de carcasses de véhicules civils frappés par ces engins, témoigne Oleksandr Kachura.
Selon l’hypothèse d’Oleksandr Kachura, partagée par plusieurs sources militaires locales, le drone n’aurait pas été lancé depuis l’est, près de Tchassiv Iar, mais du sud. « Il est improbable qu’il soit venu de Tchassiv Iar, il aurait dû traverser de nombreuses positions ukrainiennes, des systèmes de brouillage et une zone densément fortifiée », explique-t-il.
Chasse aux journalistes
La présence prolongée des deux photoreporters dans cette zone, leurs vêtements noirs et leurs appareils photos de grande taille les rendaient identifiables comme journalistes, selon différents témoins. « Ils portaient des objectifs photo qui brillent énormément et se voient sur les images des opérateurs », souligne Olha Kovalyova.
Photojournaliste, elle-même blessée par un tir d’artillerie en juillet 2024, elle a renoncé à tout signe de presse visible, comme de nombreux reporters sur le front ukrainien, pour ne pas devenir une cible des drones russes.
Serhiy Horbatenko, reporter ukrainien basé à Kramatorsk, ne transporte plus aucun appareil photo : il filme uniquement avec son iPhone, même à vingt-cinq kilomètres de la ligne de front, pour éviter d’être repéré. « Les Russes traquent les journalistes, surtout occidentaux. C’est pour cette raison que nous déconseillons leur venue dans certaines zones », confirme Oleksandr Kachura.
Les 6 et 9 octobre, trois drones russes ont survolé le lieu exact du tir.
Le droit international humanitaire interdit formellement de prendre des journalistes pour cibles. Le fait qu’Antoni Lallican et George Ivanchenko aient été attaqués par un drone russe constitue une violation des conventions de Genève et un potentiel crime de guerre.
L’armée russe a-t-elle conscience d’avoir commis un crime d’une particulière gravité ? Alors que ses militaires diffusent régulièrement sur les réseaux sociaux des vidéos où l’on voit leurs drones pourchasser et tuer des civils ukrainiens en voiture, à vélo ou à pied, ils n’ont, cette fois, posté aucune image de l’attaque. Le lendemain de la mort d’Antoni Lallican, toutefois, une publication du canal du groupe Soudoplatov, un collectif d’opérateurs de drones russes actifs dans le Donbass, appelait ouvertement au meurtre : « Si un “journaliste” français ayant recruté des mercenaires étrangers se trouve à bord [d’un véhicule militaire], visez le pare-brise. »
Les 6 et 9 octobre, trois drones russes ont survolé le lieu exact du tir, rapporte Oleksandr Kachura. « Ils volaient très bas, à 1 mètre du sol, précisément là où le journaliste avait été tué. Comme s’ils cherchaient quelque chose. Puis ils ont attaqué des civils qui travaillaient aux fortifications. Nous avons dû interrompre leurs travaux, les attaques devenaient incessantes », raconte cet employé de l’administration militaire locale.
Espoir dans la coopération internationale
Les services de sécurité ukrainiens ont ouvert, le 3 octobre, une enquête pour crime de guerre, sous la direction du parquet régional de Donetsk. Le lendemain, le Parquet national antiterroriste (Pnat) français a fait de même. Des enquêteurs de l’Office central de lutte contre les crimes contre l’humanité et les crimes de haine (OCLCH) se sont déjà rendus à Kyiv. Selon le Pnat, sept enquêtes similaires sont en cours pour des faits touchant des ressortissants français, principalement des journalistes et des humanitaires. Un nombre infime comparé aux 180 000 procédures ouvertes par le parquet ukrainien, qui manque cruellement de ressources pour toutes les mener.
« Je sais que notre système judiciaire est écrasé par le nombre de crimes, c’est pour ça que j’ai beaucoup d’espoir dans la coopération internationale », confie Olha Kovalyova, qui tente de réunir des fonds pour les soins de George Ivanchenko. Les deux reporters, sans commande de média ni assurance au moment de l’attaque, comptaient proposer leurs sujets à des rédactions ukrainiennes et étrangères.
Olena Hramova, 43 ans et Yevhen Karmazin, 33 ans, journalistes pour la chaîne de télévision ukrainienne Freedom TV, ont été tués jeudi 23 octobre par une frappe de drone dans la ville de Kramatorsk (région de Donetsk), a annoncé la chaîne. L’attaque a également blessé leur collègue Oleksandr Kolychiev. Kramatorsk, nœud logistique et dernière station de train avant le front, se trouve à une quinzaine de kilomètres des premières positions russes.
Professionnelle de la finance, originaire du Donbass, Olena Hramova s’était tournée vers le journalisme lors du déclenchement de la guerre russe contre l’Ukraine, lors de l’annexion de la Crimée en 2014. « J’ai compris que ma mission était de raconter ce qui était en train de se passer », avait-elle dit dans des entretiens.
Depuis le début de la guerre dite à grande échelle, en février 2022, 19 professionnel·les des médias ont été tué·es dans le cadre de leur travail – la mort d’Olena Hramova et de Yevhen Karmazin porte ce chiffre à 21 ; 10 autres ont été tué·es alors qu’ils et elles ne travaillaient pas (à leur domicile lors d’un bombardement par exemple) ; et 103 sont mort·es au front après avoir rejoint les rangs de l’armée ukrainienne, selon les décomptes de la Fédération internationale des journalistes.
La prothèse de George Ivanchenko – dont l’état reste très préoccupant – pourrait coûter jusqu’à 3 millions de hryvnias (61 000 euros), sans compter les traitements annexes. Olha Kovalyova n’a, pour l’instant, réuni qu’environ la moitié de cette somme. « Il est profondément marqué par la mort d’Antoni Lallican, qui représentait pour lui un mentor, un frère, dit-elle, la voix tremblante et les larmes aux yeux. Les Russes savent que cette guerre est aussi celle de l’information. C’est pour cela qu’ils nous visent, nous, les journalistes, pour réduire nos voix au silence. »
Antoni Lallican, lui, revenait sans cesse dans le Donbass, une région à laquelle il s’était profondément attaché au fil des années. « Rien n’aurait pu le dissuader de se tenir à leurs côtés, écrit sa compagne sur les réseaux sociaux. Antoni a été témoin de la barbarie du régime russe et de son armée. Ce prétendu empire, sans âme, sans pitié, bâti sur le sang de centaines de milliers de victimes : Tchétchénie, Syrie, Ukraine… Nous nous battrons pour [Antoni], pour donner un sens à toute cette souffrance. »
Cet article de Clara Marchaud a été publié dans Mediapart
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