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Comment Netanyahou bouleverse les consciences juives

publié le 03/06/2026 par Pierre Feydel

Dans les diasporas, les massacres à Gaza, au Liban, les exactions en Cisjordanie troublent profondément une communauté tiraillée entre fidélité et désaveu

Photo : Un manifestant à Jérusalem, le 20 février 2023, devant une bannière où l’on voit le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou. PHOTO AHMAD GHARABLI /AFP

« Face à la haine sans la consolation de l’innocence »

Le dernier ouvrage d’Alain Finkielkraut, « Le cœur lourd »*, recèle un terrible aveu. Celui d’avoir honte d’appartenir au même peuple que Benjamin Netanyahou et surtout de ses ministres d’extrême droite dont les outrances et les exactions salissent l’image de l’État d’Israël et du peuple juif tout entier. Grâce à eux, Israël, consolation des rescapés de la Shoah, est devenu un pays haï dans une partie non négligeable de l’opinion occidentale, particulièrement la jeunesse. Et le peuple-victime est désormais vu comme un peuple-bourreau. Itamar Ben Gvir, ministre de la Sécurité nationale, et Bezalel Smotrich, ministre des Finances, sont certainement ceux qui ont le plus contribué à cette triste qualification.

Avoir blessé la judéité, certes toujours inquiète, d’un Finkielkraut relève d’un exploit assez sinistre au point que l’essayiste écrit : « Pour la première fois de notre histoire, nous devons faire face à la haine, sans avoir la consolation de l’innocence. » Et même si l’écrivain n’est pas à un déchirement près, celui-là semble particulièrement douloureux.

Diasporas sous pression

Alain Finkielkraut est-il le seul tourmenté ? Sûrement pas. Partout dans le monde, des juifs prennent leur distance avec la politique de Benyamin Nethanyahou. En France, ceux qui critiquent et condamnent publiquement les massacres à Gaza, les bombardements au Liban ou l’oppression des Palestiniens en Cisjordanie restent une minorité. D’autres, beaucoup plus nombreux, se taisent. De ce silence gêné émergent parfois quelques protestations. Comme en décembre 2025, la réponse par une tribune dans « Le Monde » d’un groupe d’universitaires à la sociologue Eva Illouz, selon laquelle l’antisionisme relèverait de l’antisémitisme. Des personnalités expriment leurs fermes désaccords, comme Rony Brauman, ex-dirigeant de « Médecins sans frontières », ou le philosophe Étienne Balibar.

Si Israël cesse d’être un État droit

Le média numérique « Tenou’a », ( Le mouvement ) expression de la pensée juive, dirigé par la femme rabbin Delphine Horvilleur, a appelé la diaspora à « assumer son rôle » si Israël cesse d’être un État de droit. Dans les pays qui n’ont pas connu l’occupation nazie, donc la Shoah, l’opposition à la politique de quasi-nettoyage ethnique menée à l’égard des Palestiniens est plus manifeste au sein des communautés juives.

Colère en Suisse, au Canada, aux États-Unis

Dans la paisible Suisse, par exemple, les polémiques sont parfois vives. Le réalisateur juif Jacob Berger a été accusé par l’association genevoise Suisse-Israël de « relativiser la Shoah », de faire le jeu de l’antisémitisme parce qu’il dénonçait une « instrumentalisation de l’Holocauste » pour « justifier la mise en œuvre d’une guerre potentiellement génocidaire ». Au Canada, peu après l’épouvantable pogrom du 7 octobre 2023 et le déclenchement de la riposte israélienne sur Gaza, des groupes de juifs manifestent devant la gare de Toronto pour exiger un cessez-le-feu. Dans « La Presse », quotidien québécois, le professeur Yakov M. Rabkin, chercheur à l’université de Montréal, faisait état du désarroi et de la désapprobation de ces juifs qui se demandent si la politique israélienne « est bonne pour les juifs ».

Manifestation au pied de de statue de la Liberté

Aux États-Unis, dès novembre 2023, des manifestants juifs opposés à la politique du gouvernement israélien envahissent Grand Central, la gare de New York, ou organisent un « sit-in » devant le Congrès à Washington. D’autres brandissent au pied de la statue de la Liberté des banderoles où l’on peut lire : « Les Palestiniens doivent être libres. »

Malaise dans les communautés

Les protestations sont d’abord le fait de juifs orthodoxes traditionnellement opposés à l’existence même d’Israël ou de partisans plutôt de gauche d’un Israël laïc. Mais très vite, elles se sont étendues. Le malaise dans les communautés s’est accru. Dans les universités européennes ou américaines, des étudiants juifs ont tenu à manifester leur solidarité aux Palestiniens, non sans courage, au milieu de slogans antisémites. La diaspora est diverse. Les origines et l’histoire des « juifs errants » sont multiples, autant que leur rapport à Israël est varié. Très peu contestent son existence. Beaucoup s’inquiètent de sa politique aujourd’hui.

Contre le suprémacisme et le racisme

Il est vrai que les valeurs juives, telles que définies par le Conseil représentatif des institutions juives de France (CRIF) : humanisme, altruisme, fraternité, liberté, justice, priorité à la vie, traduisent un universalisme très loin du suprémacisme et du racisme affichés par l’extrême droite israélienne aujourd’hui au pouvoir. Pour autant, le CRIF continue d’affirmer sa solidarité à Israël. Un légitimisme fréquent dans les institutions juives.

Aux origines du projet sioniste

Le sionisme, né à la fin du XIXᵉ siècle, est issu du mouvement des Lumières juives, fondé par des intellectuels qui s’interrogent sur la place de leurs communautés dans les sociétés occidentales. Ils envisagent deux voies : l’assimilation ou le nationalisme. La seconde implique la création d’un foyer national juif, donc à terme d’un État. L’époque où vont se multiplier les États-nations, issus du grand mouvement de libération des peuples initié par la Révolution française, où l’antisémitisme se développe en Europe centrale et orientale, est propice au projet. La Palestine est choisie.

L’antisémitisme justifie le sionisme. Theodor Herzl fonde son mouvement après l’affaire Dreyfus. Pour autant, il a peu d’échos dans les communautés européennes à ses débuts. Le « Bund », né dans les cercles socialistes de Vilnius, capitale de la Lituanie, organisation qui originellement lutte pour l’émancipation des travailleurs juifs dans l’Empire russe, a beaucoup de poids dans les communautés nombreuses d’Europe centrale et au-delà.

Quand le sionisme nourrit la haine

Le « Bund » prône, pour les juifs, l’instauration d’une nation culturelle sans État, bâtie autour de l’identité yiddish. Il s’oppose donc au sionisme comme au bolchevisme, combat la hiérarchisation, le centralisme, et s’affirme profondément antireligieuse. Elle est un des moteurs de la volonté des diasporas de s’assimiler, de s’ouvrir aux sociétés qui les accueillent, malgré l’antisémitisme qui progresse jusqu’à l’apogée nazie. L’Holocauste va provoquer la création d’Israël. Le sionisme s’affirme la solution contre l’antisémitisme.

Aujourd’hui, il semble que le sionisme, justement, soit devenu, dans son expression extrême, un formidable carburant de la haine des juifs. Un retournement dont la diaspora est la victime, sommée de choisir son camp. Le conflit intérieur est évident : faut-il choisir entre Robert Badinter l’universaliste ou le nationaliste identitaire Benjamin Netanyahou ?


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