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Côte d’Ivoire : un dernier mandat pour ADO ?

publié le 17/11/2025 par Jean paul de Gaudemar

Alassane Ouattara décroche un quatrième mandat annoncé comme « ultime », mais ses ambitions de long terme ravivent les doutes sur une véritable sortie du pouvoir

Une victoire écrasante mais contestée

Ses supporters l’appellent ADO, à cause de ses initiales. On pourrait s’en amuser car il a 83 ans. Mais Alassane Ouattara tenait à ce quatrième mandat dont il jure qu’il sera le dernier. En apparence, sa victoire électorale est sans conteste avec 89,77 % des voix selon les estimations de la Commission électorale indépendante (CEI). Il écrase ainsi ses concurrents puisque son suivant, J.-L. Billon, dépasse à peine les 3 %. À l’en croire, il n’effectuerait ce quatrième mandat que faute d’avoir trouvé un candidat capable de lui succéder. Il se chercherait donc un dauphin, tout en expliquant qu’il doit néanmoins conduire des chantiers essentiels pour l’avenir du pays. Ce refrain est connu en Afrique, terre de ces hommes si indispensables à leur pays qu’ils s’accrochent au pouvoir le plus longtemps possible, comme des monarques traditionnels.

L’ombre des présidents à vie)


En 2030, Ouattara n’aura que 88 ans et, pour des raisons analogues, pourrait arguer du précédent camerounais d’un Paul Biya élu pour un huitième mandat à 92 ans, lui aussi faute de successeur capable ! Ces deux hommes, comme beaucoup d’autres en Afrique, ont en effet un point commun : leur capacité à faire disparaître leurs concurrents et/ou successeurs putatifs. Ainsi, pour cette dernière élection, de l’élimination des candidatures de ses principaux concurrents Laurent Gbagbo et Tidjane Thiam, eux-mêmes à déjà longue carrière. Vue de plus près, la victoire de Ouattara apparaît alors moins convaincante. Car l’abstention, pour un scrutin aussi important, a été très forte, de l’ordre de 50 %, au point de faire dire à Thiam qu’elle était le principal résultat du vote. Vue d’encore plus près à travers les cartes électorales, et malgré l’efficacité de la machine électorale au service de Ouattara, le RHDP (Rassemblement des Houphouëtistes pour la Démocratie et la Paix), le divorce est encore plus grand entre le Nord et le Sud du pays.

Au Nord, d’où est originaire Ouattara, la participation a été massive ; dans des parties du Sud, c’est l’abstention qui l’a été, notamment dans les fiefs des principaux opposants éliminés de la course. À vaincre sans péril, on triomphe donc sans gloire. Ouattara a d’ailleurs répété un scénario qu’il avait lui-même connu à ses dépens. Après avoir fait une brillante carrière internationale, notamment au FMI, il fut choisi par Houphouët-Boigny comme Premier ministre. Mais après la mort de ce dernier, son rival Henri Konan Bédié argua de sa « non-ivoirité » supposée pour l’éliminer de toute course à la succession.

Obligé de quitter le continent, il ne revint que pour déloger Gbagbo, avec l’appui de la France, en 2010, dans des circonstances fort mouvementées de guerre civile. Ce quatrième mandat a donc un parfum de revanche contre ses rivaux passés ou présents, voire comme une manière de se poser en seul successeur digne de Houphouët-Boigny et de sa longévité politique.


Un programme de long terme : sortir du franc CFA…


Pour ce qui devrait être un dernier mandat, les chantiers que se propose de conduire le président réélu sont en effet colossaux et il serait étonnant qu’ils aboutissent en seulement cinq ans. Notamment deux d’entre eux. Le premier concerne la sortie du franc CFA et la mise en place d’une nouvelle monnaie qui pourrait concerner toute l’Afrique de l’Ouest. Ce chantier de l’« éco » (nom de la monnaie envisagée) n’est pas nouveau, ni celui de la sortie du franc CFA. Le sujet était déjà à l’ordre du jour d’un Sommet France–Union africaine tenu à Abidjan en 2017. Jusqu’ici, les efforts entrepris n’ont pas abouti. En l’occurrence, ce n’est pas la France qui y a fait obstacle.

Au contraire, les autorités françaises ont plutôt joué les facilitateurs en termes de procédures. Mais le fait est que plusieurs pays, trop encombrés par leurs problèmes internes comme externes, ne veulent pas forcément de cette transformation essentielle pour leur économie. Même si les garanties offertes antérieurement par la France ne sont plus qu’un souvenir, certains pays préfèrent encore s’accrocher à ce vestige de la colonisation. Par ailleurs, le modèle de référence utilisé jusqu’ici a été celui de l’euro et des conditions mises pour l’adhésion au nouveau système.

Or les grands équilibres macroéconomiques fondant ces critères d’adhésion ont été conçus de telle façon que les économies concernées, soumises à d’incessantes variations ou aléas conjoncturels, ne sont pas en mesure d’y satisfaire de manière suffisamment durable. Tout doit donc être repensé d’une façon mieux adaptée à la réalité africaine. L’entreprise en vaut la peine tant elle serait un signal fort de décolonisation réelle. Mais il est clair qu’on en est encore loin et qu’on voit mal comment Ouattara pourrait y parvenir en un seul mandat, surtout dans le contexte compliqué de l’Afrique de l’Ouest.


… Et pacifier l’Afrique de l’Ouest


Mais l’ambition de Ouattara ne s’arrête pas là. Dans une Afrique de l’Ouest désormais en proie à de fortes tensions et conflits armés, Ouattara veut se poser en faiseur de paix. Cela apparaîtra paradoxal à beaucoup pour un homme ayant, ces derniers mois, emprisonné ou fait fuir la grande majorité de ses opposants. Mais il se présente volontiers comme le leader de la sous-région, tant pour différentes raisons les autres pays sont affaiblis. Le panorama est en effet éloquent. Il y a d’abord le Sahel et les trois juntes face à un djihadisme de plus en plus agressif et qui pourrait bien, notamment au Mali, l’emporter. La création de l’AES, leur alliance pour faire front, et les liens de plus en plus étroits avec le camp anti-occidental ne mettent guère Ouattara en mesure de jouer un rôle, tant à l’inverse il apparaît en Afrique comme un des leaders les plus alignés sur l’Occident.

Il en va de même avec la Guinée, elle aussi de plus en plus sous l’emprise chinoise. Quant au Sénégal, autre pays susceptible de jouer un rôle de leader dans la sous-région, il connaît actuellement trop de problèmes internes pour donner une priorité à cette question, d’autant plus que des nouvelles inquiétantes lui parviennent de sa frontière est avec le Mali, où les djihadistes pourraient faire une percée…

Plus au sud, au Togo, au Ghana, comme au Bénin et au Nigeria, d’autres groupes djihadistes sont déjà présents sinon installés dans le nord de ces pays. La Côte d’Ivoire elle-même n’est pas exemptée de telles escarmouches qui pourraient s’aggraver. Bref, c’est la sous-région tout entière qui apparaît aujourd’hui minée par les conflits, dans une conjoncture mondiale peu propice à la pacification.

L’hypothèse d’un mandat de trop


Il est évidemment trop tôt pour deviner si ce quatrième mandat d’ADO sera ou non le dernier. Mais ce qui est certain, c’est que les ambitions proclamées par Ouattara laissent la place à une hypothèse inverse, tant elles ont des objectifs de long terme. Que, par ailleurs, en Côte d’Ivoire, l’heure continue à être celle des représailles face à toute opposition, augure mal de la volonté réelle de Ouattara de chercher un successeur. On aurait pu imaginer qu’en un dernier mandat, le président réélu pratique la main tendue à ses adversaires et joue d’abord le jeu de sa propre pacification interne…

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À lire également
Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p – septembre 2025.


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