Croissance sans industrie : l’impasse africaine
L’Afrique subsaharienne peut-elle mettre en place des politiques industrielles ?
Dans un récent rapport (avril 2026) faisant un état des lieux de l’économie africaine, la Banque mondiale examine les moyens de « faire aboutir les politiques industrielles », essentiellement en Afrique subsaharienne. L’intention est louable et la question pertinente si l’on souhaite que ces pays sortent enfin du sous-développement. Mais l’analyse surprend, tant par les concepts employés que par l’ignorance (volontaire ?) d’un phénomène essentiel, celui de la dépendance de ces pays. C’est pourtant cette dépendance qui interdit, ou à tout le moins freine l’émergence de véritables politiques industrielles adaptées à de tels contextes.
Économie africaine : un diagnostic en trompe-l’œil
Même pour un économiste, le langage de la Banque mondiale est inimitable, tant elle s’évertue à plaquer sur n’importe quelle économie, quel que soit son niveau de développement, les mêmes concepts. Ce mimétisme, déjà discutable en lui-même tant les structures économiques diffèrent, l’est encore davantage quand les données sur lesquelles s’appuie l’analyse sont d’une fragilité extrême.
Non seulement les appareils statistiques d’un grand nombre de pays d’Afrique subsaharienne sont encore mal outillés, mais en outre la réalité est celle d’économies pour l’essentiel faites d’emplois informels et d’entreprises échappant en majeure partie au regard statistique. Comment alors parler de PIB ou de taux de croissance autrement que sous forme d’approximations dont la fiabilité est forcément douteuse.
Les experts de la Banque mondiale ne s’embarrassent guère de ce genre de scrupules, et ergotent souvent sur des taux de croissance estimés à la décimale près de façon presque dérisoire. Si l’on accepte néanmoins quelque validité à ces estimations, il ressort de toute façon que des taux de croissance de l’ordre de 4% sont insuffisants pour promettre une sortie rapide du sous-développement au regard de la forte progression démographique, et des besoins d’emplois pour les jeunes arrivant massivement sur le marché du travail dans les prochaines années, soit 600 millions d’ici 2050.
De ce point de vue, et malgré les faiblesses de l’analyse, on ne peut qu’adhérer à l’urgence qui s’attache au déploiement de politiques industrielles dans cette partie du monde. Le contexte actuel accroit encore cette urgence quand tout semble démontrer que l’Afrique va souffrir de la hausse des coûts de l’énergie due à la guerre au Moyen-Orient, et de l’inflation qui en résultera.
Croissance, démographie, chocs géopolitiques
Cette variabilité peut même creuser encore les inégalités entre pays africains producteurs d’hydrocarbures et ceux purs importateurs. La mise en service de la raffinerie de Dangotte au Nigéria, par exemple, pourrait bénéficier fortement à ce pays, mais il s’agit davantage d’un contre-exemple que d’un cas généralisable.
Une conjoncture difficile, peut-être plus longue que prévue aujourd’hui, s’ajoute donc aux difficultés structurelles rencontrées par les économies subsahariennes.
L’emprise des grandes puissances et des grands groupes
Ces difficultés structurelles sont en revanche bien rappelées par le rapport. On peut souligner les principales : un manque d’investissement étroitement lié à des budgets très limités sans marges de manœuvre malgré un endettement croissant, l’absence ou à tout le moins la rareté d’écosystèmes adaptés au développement de politiques industrielles ou plus généralement du « climat des affaires », non seulement en matière d’infrastructures mais également d’environnement législatif et administratif, le manque criant de main d’œuvre qualifiée et de formations professionnelles correspondantes, enfin l’étroitesse des marchés internes au continent.
Le « Grand Marché Africain »
En Afrique subsaharienne, les économies nationales se ressemblent trop pour avoir à gagner de leurs échanges. De tous les continents, l’Afrique est d’ailleurs celui qui échange le moins avec lui-même tant, en grande majorité, ses pays se caractérisent d’abord comme producteurs de matières premières, agricoles ou minières destinées à l’exportation.
Les productions industrielles sont donc une nécessité, non seulement pour les besoins du continent, mais aussi pour l’élargissement de ses marchés. On peut ainsi assumer sans difficulté que le « Grand Marché Africain » (ou ZLECAF) ne pourra réellement voir le jour que si naissent enfin des chaînes de valeur ajoutée industrielle.
Rente, informel et blocs historiques
Tout reste donc à faire. Il serait en effet illusoire de croire que, soixante ans après les indépendances, une telle situation perdure, celle de la coexistence d’une économie agricole de survie dans les campagnes, d’une économie urbaine d’activités informelles et de services administratifs, et, enfin et surtout, de productions agricoles et minières d’où naissent les rentes dont vit et fonctionne majoritairement le pays.
Cette description à grands traits peut paraître excessive mais elle correspond à la réalité dominante de l’Afrique subsaharienne. S’il en est ainsi, c’est du fait de la dépendance à laquelle sont encore soumises ces économies.
Les grandes puissances et les grands groupes qui en sont issus ont d’autant plus intérêt à maintenir cette situation qu’ils savent que toute réelle émancipation industrielle du continent signifierait de lourdes pertes pour eux, en termes de valeur ajoutée comme de compétitivité commerciale.
Sortir de la dépendance
Ce que ne dit pas le rapport, c’est donc que l’émergence de politiques industrielles ne pourra se produire que si les pays subsahariens sortent enfin d’une dépendance économique qui, soixante ans après les indépendances, les enferme dans un statut de simples producteurs de matières premières.
On pourrait même dire, sans goût excessif du paradoxe, que l’Afrique a bénéficié d’investissements considérables tout au long de ces décennies, mais sans effet de véritable développement parce que cette exploitation des matières premières ne s’est pas traduite par la valeur ajoutée qui en aurait été attendue. Car cette valeur ajoutée se produit la plupart du temps ailleurs que sur le continent.
C’est vrai des ressources minières de la Guinée à la Zambie en passant par le Sahel, la RDC ou la Tanzanie. Les anciens colonisateurs, pour beaucoup, sont partis mais le colonialisme demeure, pratiqué aujourd’hui par les Chinois, les Russes, les États du Golfe persique.
C’est vrai également des ressources agricoles comme le café ou le cacao, comme le montrent les exemples de la Côte d’Ivoire ou du Ghana. Les rentes qui résultent de ce pillage généralisé interdisent de fait la mise en place d’industries et de productions manufacturières locales, tout en alimentant un système de corruption généralisé.
Une rente qui tue les politiques industrielles
Il faut le dire haut et fort : ce système de rente est incompatible avec l’émergence de politiques industrielles qui seraient pilotées par les gouvernements locaux. Grandes ou moins grandes puissances et leurs grands groupes en font depuis longtemps leur affaire quasi exclusive, en se réservant la valorisation industrielle de ces matières premières.
Et tant que les États africains se contenteront de cette rente sans exiger en retour de l’exploitation minière ou agricole, un investissement industriel producteur de valeur ajoutée, fusse-t-il partagé, l’idée même de politique industrielle en Afrique restera lettre morte.
Une génération pour rompre l’immobilisme
Trop peu d’États s’engagent sur ce chemin. En Afrique, l’Afrique du Sud ou le Botswana pourraient être des pionniers, comme le Sénégal aimerait sans doute l’être en Afrique de l’Ouest.
Mais les générations qui arrivent avec la Gen Z et les suivantes pourraient bien bousculer cet immobilisme délétère. Car en réclamant des emplois, des formations professionnelles, la fin de la corruption née de la rente, ce sont de fait des politiques industrielles qu’elles réclament.
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