De la misère des universités africaines
Doctorats sans débouchés, universités saturées, une jeunesse qualifiée reléguée aux métiers de la rue, la jeunesse africaine diplômée face à une impasse
Une génération hautement formée… sans avenir
C’est parti du Cameroun, mais le phénomène est général. Les étudiants titulaires d’un doctorat se heurtent à un marché du travail qui n’est pas fait pour eux et se retrouvent sans emploi ou, pour survivre, dans des « métiers de la rue » informels. Constitués en collectif, ils en appelent aux autorités nationales, voire au Souverain Pontife Léon XIV lors de sa visite dans le pays. Mais sans solution, tant cette situation est symptomatique des carences du développement africain.
L’impasse des économies informelles
Le doctorat signifie au moins huit ans d’études après le baccalauréat, soit un âge moyen d’au moins 26 ans. Cette génération (Gen Z), la troisième après les indépendances, exprime le plus clairement son dépit face aux économies africaines, même en Afrique du Nord comme au Maroc. Mais en Afrique subsaharienne surtout, l’économie de la rente a laissé proliférer une économie informelle sans prise en compte des besoins d’emplois des nouvelles générations.
Le système éducatif s’est gonflé d’une université fonctionnant comme un réservoir d’attente, sans débouchés adaptés, que ce soit dans l’agriculture, l’industrie ou les services. Le phénomène est particulièrement marqué en sciences humaines et sociales, dont regorgent les universités. L’incident camerounais ne précise pas les spécialités, mais il est probable que beaucoup en relèvent.
L’Afrique subsaharienne vit ainsi une situation paradoxale : une jeunesse qualifiée, parfois élevée, mais sans débouchés, faute de chaînes de valeur. Si le post-colonialisme en fait partie, celle des élites nationales est également majeure.
Une université héritée, inachevée
L’université africaine accueille toujours plus d’étudiants sans offrir de perspectives d’insertion. Mais les jeunes aspirent légitimement à poursuivre des études, d’autant que les qualifications inférieures offrent peu de débouchés.
La théorie de « l’universalisme progressif », privilégiant l’enseignement de base au détriment du supérieur, a longtemps guidé l’aide internationale. Or toute économie en développement a besoin de toutes les qualifications, sauf à reproduire un modèle colonial.
L’université africaine elle-est issue de cette même histoire. Peu nombreuses avant les indépendances, rattachées aux métropoles, elles formaient une élite restreinte pour les administrations. Ce modèle s’est prolongé après les indépendances.
Mais soixante ans après, la situation a profondément changé.
Des filières stratégiques fragilisées
Les sciences « dures » et de la santé restent fragiles. Faute d’équipements, d’enseignants qualifiés et de structures d’accueil, les universités peinent à d’anciens ingénieurs, techniciens ou médecins. Les étapes sont rares dans les économies largement informelles.
L’université reste dominée par une conception dépassée, souvent réduite à la formation des élites administratives, alors qu’elle devrait être un acteur du développement. Ce blocage tient moins à sa volonté qu’à l’absence de politiques publiques ambitieuses et à une aide internationale encore limitée.
Moyens dérisoires
L’université africaine est devenue une université de masse. Dans de nombreux pays, environ 10 % d’une classe d’âge accède à l’enseignement supérieur. Cette proportion devrait croître avec le poids démographique des jeunes et le manque d’emplois formels.
La mobilisation de la Gen Z au Maroc, au Kenya, au Cameroun, en RDC ou à Madagascar n’est pas un hasard. Elle reflète le dysfonctionnement des politiques publiques. Cela favorise l’essor d’un enseignement supérieur privé souvent de qualité médiocre.
Dans des économies aux budgets contraints, grevés par la dette et les dépenses régaliennes, les moyens alloués à l’éducation restent insuffisants. Les universités souffrent d’infrastructures dégradées, d’un sous-équipement chronique et d’enseignants mal rémunérés. Les recrutements sont rares et peu transparents.
Elles peinent ainsi à remplir leurs missions de formation et de recherche, au point d’être parfois qualifiées de « parkings à chômeurs ».
Le Cameroun, symptôme d’un blocage structurel
Les jeunes docteurs camerounais dénoncent la non-transparence des recrutements, entre favoritisme et corruption. La réponse gouvernementale a d’abord été de suspendre les inscriptions en thèse, puis de les limiter à 600. Aveu d’impuissance dans un pays incapable d’absorber ses docteurs faute de politiques de développement adaptées.
Il est peu probable que la Gen Z actuelle et celles à venir se satisfassent durablement de réponses aussi limitées.
Vous pouvez retrouver cette chronique en français sur « jeanpauldegaudemar.substack.com »
À lire également :
Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p. – Septembre 2025.
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