Elections : le poids écrasant des absents
En Israël, les morts du 7 octobre ne votent pas. Mais leurs visages, affichés sur les murs, interpellent ceux qui vont choisir l’avenir du pays. Notre reporter raconte
Photos: Marc Lefevre pour Grands-Reporters
Trois ans ont passé depuis les massacres de centaines de civils israéliens consécutifs à l’attaque du Hamas le 7 octobre 2023. Depuis cette date, Israël et les pays qui l’entourent n’arrivent pas à sortir des multiples conflits régionaux, engendrés par cette décision du Hamas. Israël d’aujourd’hui est-il différent de celui d’il y a trois ans?
Tel Aviv, Jérusalem : deux mondes, un même pays
En surface, les différences ne se voient pas. Les terrasses de café sont toujours remplies de consommateurs de cafés au lait de toutes les sortes. Les bus sont toujours aussi bruyants même si les chauffeurs semblent un peu moins agressifs. Les centres commerciaux sont bondés et les plages toujours aussi fréquentées. Et le contraste entre Tel Aviv et Jérusalem reste le même.
Là où les rues de Jérusalem voient défiler des visages masqués et des corps enfermés dans les codes vestimentaires de toutes les religions possibles, ceux de Tel Aviv s’exhibent sans retenue dans des tenues mieux adaptées aux cours de yoga qu’aux prières.
Une frénésie immobilière
Mais ces deux univers si étrangers l’un à l’autre et seulement séparés par un trajet en train de 45 min vont se retrouver sur les marchés. Les foules se pressent au milieu des cris des marchands en sirotant des jus de tous les fruits possibles, et les odeurs de grillades se mélangent aux saveurs des pâtisseries au miel. Parmi les clients, beaucoup de personnes âgées dont on perçoit la fragilité physique et la précarité économique.
Et partout, violent contraste, éclate une insolente frénésie immobilière. Les modestes constructions centenaires ne résistent pas à la destruction ou se retrouvent encerclées par des gratte-ciel agressifs.
Réparer les murs, retrouver la normale
Les chantiers de construction d’immeubles et d’infrastructures sont toujours tenus par des travailleurs venus d’ailleurs. Mais cet ailleurs a changé. Les ouvriers du bâtiment ne viennent plus de Gaza ou de Cisjordanie. Les Indiens venus les remplacer ne sont pas restés longtemps à la différence des Thaïlandais arrivés depuis peu et qui semblent s’intégrer. Le taux de natalité reste bien au-dessus des moyennes européennes et la quantité visible de jeunes parents avec des enfants en poussette l’illustre.
Ici l’économie est solide et le déficit est largement inférieur à celui de laFrance malgré le coût des guerres. Se loger et se nourrir coûte cher ,même si les transports publics sont gratuits pour les plus de 65 ans. Seul mon marchand de chaussures du marché de Tel Aviv, un juif marocain, vend toujours ses sandales inusables au même prix depuis des années.
Dans la rue, on parle l’hébreu, le russe ou le français
Dans certains immeubles, toutes les fenêtres, soufflées par les missiles iraniens, sont encore visibles. Mais, et c’est l’habitude en Israël, on s’efforce de ne pas laisser les dégâts apparents. Alors, on rebouche, on répare ou on rase, pour signifier le retour à la normale.
Les langues entendues dans la rue évoluent. À côté de l’hébreu naturellement dominant et du russe des gardiens d’immeubles ou des boutiques de téléphonie, c’est le français des Juifs immigrés récents qu’on entend maintenant de plus en plus dans leurs quartiers préférés.

Sur les murs, les visages de ceux qui ne voteront pas
Mais l’essentiel n’est peut-être pas là. Il est à la fois dans ce qu’on voit et dans ce qu’on n’entend pas. Ce qu’on voit, ce sont ces milliers d’affichettes collées sur tous les murs et les supports de lieux publics. Chacune de ces affichettes est une création personnalisée avec le nom et la photo d’un Israélien ou d’une Israélienne tuée dans cette guerre de trois ans.
À côté du nom et de la photo, une phrase, un commentaire, pour que celui qui regarde comprenne et ressente qui était l’absent. On ne peut pas échapper à ces affichettes. Elles invitent au silence et au recueillement.
Le bruit de la société, la retenue d’une campagne
Nous sommes à peine à quelques jours des élections législatives du 27 octobre. Elles seront déterminantes pour à la direction que le pays se choisira. Les banderoles des différents partis en lice sont moins nombreuses que pour les campagnes électorales précédentes.
Et le contraste est patent entre l’agitation bruyante d’une société énergique et la retenue relative de cette campagne électorale, jalonnée de milliers d’affichettes, des portraits montrant ceux qui ne voteront pas. Si les journaux et les différents médias font leur travail d’information, chacun hésite à se confier à des inconnus sur son choix.
Tourner la page…
On sent bien que beaucoup d’Israéliens souhaitent que le bilan des responsabilités autour des massacres du 7 octobre soit fait une fois pour toutes. Que la page soit tournée pour qu’une page nouvelle puisse s’ouvrir. Mais ce n’est pas si simple. Face à ces élections, les questions sans réponse sont nombreuses. Les quelques signes d’ouverture coexistent avec des réflexes de crispation et la tentation du refuge dans l’extrémisme nationaliste ou messianique.
Reste que les Israéliens voient tous les jours les affichettes remplies des photos. Et ils sont convaincus que ceux qui sont sur les photos les regardent, les interpellent et attendent leur choix. Jamais les élections ici n’ont connu une telle gravité.
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