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Électricité, éducation, environnement : trois conditions du développement africain

publié le 28/01/2026 par Jean Paul de Gaudemar

Électricité, environnement, éducation : trois leviers décisifs pour sortir l’Afrique du sous-développement

Une fois n’est pas coutume, mais en ces temps de fêtes, rêvons un peu. Que faudrait-il faire advenir pour que l’Afrique sorte enfin de son sous-développement ? Trois conditions impératives s’imposent immédiatement.

L’électricité, socle de la transformation économique

La première est l’accès de la population à l’électricité. On en est encore loin puisque presque la moitié, soit environ 600 millions de personnes, en sont privées, et pour des millions d’autres encore cet accès est souvent très aléatoire, notamment dans les villes. Avec l’électricité, ce sont non seulement les modes de vie qui se transforment, mais aussi l’économie tout entière, agriculture, industrie comme services.

La seconde condition est la préservation d’un environnement d’une richesse inégalée, mais dont ni la colonisation ni les politiques menées en général depuis les indépendances n’ont eu cure.

L’éducation, condition sine qua non du développement

La troisième enfin est l’éducation. Dans ces chroniques comme dans le livre cité ci-dessous, on a souligné maintes fois à quel point, sans éducation, rien n’est possible et à quel point les politiques menées restent non seulement insuffisantes, mais encore empreintes de forts relents de colonisation.

On pourrait donc ici paraphraser Lénine s’exclamant « le communisme, c’est l’électricité plus les soviets » en déclarant : « le développement, c’est l’électricité plus l’environnement plus l’éducation ». Alors, prolongeons un peu ce rêve autour de ces trois conditions.

L’électricité pour tous

Les causes de cette alimentation électrique insuffisante sont connues. D’une part, une production insuffisante, estimée aujourd’hui à environ 63 gigawatts pour l’ensemble de l’Afrique subsaharienne (hors Afrique du Sud). C’est très peu si l’on compare aux pays développés.

Réseaux défaillants et coûts prohibitifs

Si l’on ajoute que les réseaux associés sont en général très peu fiables, voire dangereux — il suffit de regarder pour cela l’enchevêtrement anarchique des câbles dans la plupart des villes —, ainsi que les tarifs pratiqués, le résultat pour le consommateur est déplorable.

Le rôle croissant des solutions solaires locales

De là, d’ailleurs, le développement d’un grand nombre de petites entreprises locales ou étrangères de proximité utilisant les énergies renouvelables, le solaire notamment, pour fournir à bas prix des « packs » familiaux permettant un accès quotidien minimal mais indispensable.

La dépendance technologique chinoise

Revers du caractère louable de telles entreprises : la nécessité de recourir à des importations chinoises, en position de quasi-monopole sur de tels équipements, pour tenir les coûts, et donc le renforcement indirect de la mainmise de la Chine sur le continent.

Grand Inga, le pari d’une solution continentale

Mais le rêve peut provenir d’ailleurs, d’un de ces grands projets caressés depuis des années par de nombreux gouvernements, mais non réalisés jusqu’ici parce que les conditions exigées n’ont pu être satisfaites. Il s’agit ici du projet dénommé Grand Inga, un gigantesque barrage sur le fleuve Congo.

Un barrage hors norme

Au-delà des seuls Congolais, ce projet peut faire rêver toute l’Afrique. Il ne s’agit en effet pas moins d’édifier le plus grand barrage au monde, bien supérieur au mégaprojet de la Renaissance en Éthiopie, puisqu’il pourrait développer une capacité de l’ordre de 44 gigawatts.

Un rêve ancien, des réalisations inachevées

Dès la fin du XVIIIe siècle, le site est identifié pour son potentiel. Après l’indépendance, Inga I est inauguré en 1972, suivi d’Inga II dix ans plus tard. Mais les deux barrages ne totalisent qu’environ 1,5 gigawatt de capacité installée.

Déclin, sous-investissement et perte de capacité

Mal entretenus et mal gérés, les équipements se sont progressivement détériorés, au point de ne plus assurer aujourd’hui que moins du tiers de leur capacité productive. Le projet Grand Inga, par adjonction d’autres barrages, permettrait d’atteindre la cible visée. Les prétendants à sa réalisation se sont succédé sans aboutir.

Une nouvelle fenêtre semble toutefois s’ouvrir avec un premier financement de la Banque mondiale destiné à relancer les études. Un début prometteur, mais encore prudent, pour un chantier estimé à près de 80 milliards de dollars.

Un défi hors de portée nationale

La RDC ne peut porter seule un tel projet. Seul un accompagnement multilatéral, assorti de règles claires et de contrôles stricts, pourrait transformer ce rêve en réalité au bénéfice de l’ensemble de l’Afrique subsaharienne.

Environnement : les espoirs nés des COP

L’Afrique subsaharienne figure parmi les plus faibles émetteurs de gaz à effet de serre, environ 4 % des émissions mondiales, mais subit de plein fouet les effets du changement climatique.

Colonisation, monocultures d’exportation, grands travaux, déforestations et conflits ont profondément fragilisé les équilibres environnementaux.Après l’Accord de Paris de 2015, les pays développés se sont engagés à mobiliser 100 milliards de dollars par an, un objectif atteint tardivement, en 2023 seulement.

À Dubaï, en 2023, les pays en développement ont obtenu le relèvement de l’objectif à 300 milliards de dollars, sans garantie ferme de mise en œuvre.

Industrialiser autrement

Malgré tout, l’espoir demeure d’une industrialisation africaine hybride, fondée sur l’usage raisonné des ressources minières et sur les énergies renouvelables, hydraulique, solaire, éolien, hydrogène, voire nucléaire.

Éducation : à quand le grand rattrapage ?

L’Union africaine a proclamé 2024 Année de l’éducation, tant le retard accumulé est considérable. Les dépenses éducatives restent faibles, et depuis la pandémie de Covid-19, la scolarisation recule à tous les niveaux, une situation unique au monde.

Enseignement supérieur et recherche, les grands oubliésFaiblement structurés et financés, ils constituent un frein majeur au développement.La question décisive de la langue d’enseignement

L’enseignement dans une langue qui n’est pas la langue première de l’enfant entrave les apprentissages, là où un bilinguisme raisonné serait plus efficace.

L’universalisme progressif, un héritage colonial

Cette doctrine limite l’accès aux compétences supérieures, alimente l’exil des élites et perpétue l’économie de rente.

Faire de l’enseignement supérieur et de la recherche une priorité stratégique serait un levier décisif de rattrapage. Trois priorités pour un même horizon Trois rêves, trois exigences structurantes. C’est autour de l’électricité, de l’environnement et de l’éducation que doivent se construire les stratégies de développement.

Sortir de la logique de rente

Encore faudrait-il des régimes moins fondés sur l’accumulation privée et des organisations régionales réellement opérationnelles. Les deux tiers du milliard et demi d’habitants du continent ont moins de trente-cinq ans. Comment douter qu’ils sauront, un jour, surprendre le monde ?


Encadré

⚡ Grand Inga, le rêve électrique africain

⚡ XVIIIe siècle
Identification du site d’Inga, sur le fleuve Congo, pour son potentiel hydroélectrique exceptionnel.

⚡ 1972–1982
Mise en service d’Inga I puis d’Inga II. Capacité installée totale : environ 1,5 gigawatt.

⚡ Années 1990–2010
Sous-investissement et dégradation des infrastructures. La production réelle chute à moins du tiers du potentiel.

⚡ Années 2010
Émergence du concept Grand Inga / Inga III, avec une capacité théorique pouvant atteindre 44 gigawatts.

⚡ 2024–2025
Relance des études grâce à un premier financement de la Banque mondiale.
Coût global estimé : environ 80 milliards de dollars.

⚡ Aujourd’hui
Un projet clé pour l’électrification et l’industrialisation du continent, conditionné à une gouvernance et à des financements multilatéraux solides.


Vous pouvez retrouver cette chronique, en français, gratuitement sur la plateforme « jeanpauldegaudemar.substack.com ».

À lire également
Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 p., septembre 2025.


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