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Esclavage : la réparation ou le déni?

publié le 06/04/2026 par Jean Paul de Gaudemar

L’ONU vient de qualifier l’esclavage de « crime le plus grave contre l’humanité ». Que veut dire « justice réparatrice » ? Qui doit payer ? Et comment ?

Un vote historique à l’ONU

Le 25 mars 2026, à l’occasion de la Journée de commémoration des victimes de l’esclavage, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté, sur proposition du Ghana, au nom des 54 pays du groupe Afrique, une résolution dénonçant l’esclavage comme « crime le plus grave contre l’humanité » et demandant en conséquence une « justice réparatrice » au profit des peuples ayant subi ces crimes. Ce fut un moment important dans l’enceinte des Nations unies, rendu encore plus émouvant par la présence de deux poétesses de la Barbade et du Canada rappelant la nécessité de passer des « mots » aux « actions ».

Car le texte de la résolution fut certes adopté par 123 voix pour, 52 abstentions et 3 voix contre, mais il fut aussi débattu, voire combattu, selon un découpage géopolitique plutôt révélateur des nombreuses tensions internationales actuelles.

Washington, Tel-Aviv, Buenos Aires : le front du refus

Les opposants furent peu nombreux, trois seulement, mais non des moindres : États-Unis, Israël, Argentine. Leurs arguments, portés par les États-Unis, se résument en deux éléments : le premier, celui du refus de toute « hiérarchie » dans la liste des « crimes contre l’humanité », mettant ainsi en cause l’expression de « crime le plus grave » ; le second, refusant toute interprétation juridique rétrospective, considérant que le droit international d’alors rendait légitime l’esclavage, il ne peut être revendiqué une « justice réparatrice ».

Une maladresse qui a fait le jeu des opposants

Le premier argument est une maladresse évidente du texte de la résolution, dans la mesure où il fait intervenir une hiérarchisation implicite des crimes contre l’humanité et ce que l’on a parfois appelé une « guerre des mémoires ». On peut comprendre qu’Israël ait suivi pareil argument, même si la position de son gouvernement actuel vis-à-vis des Palestiniens entretient d’autres ambiguïtés. Quant à l’Argentine, le second argument n’est pas sans lien avec le souvenir des années de dictature militaire, indépendamment des forts liens politiques actuels avec les États-Unis.

La réparation : un principe indépassable

Pour autant, comment ne pas penser que cet argument d’une éventuelle « hiérarchie » dans les crimes contre l’humanité pèse peu au regard de l’importance de la dénonciation de ce crime à l’échelle du monde entier ? Quant au refus de toute justice réparatrice posée comme un principe, comment ne pas penser également que la création de l’État d’Israël fut une des formes les plus remarquables de « justice réparatrice », que la Commission de réconciliation après l’apartheid en Afrique du Sud en fut une autre, ou que bien des révolutions dans le monde s’en sont préoccupées ? Que les formes à prendre par cette « justice réparatrice » doivent être discutées est une évidence, mais en refuser le principe est une absurdité au regard même de la dynamique de l’histoire et des progrès de l’humanité.

L’abstention européenne, entre gêne et calcul

Les abstentionnistes sont plus nombreux, cinquante-deux, regroupés notamment autour de l’Europe de l’Ouest et plus généralement du bloc « occidental » (dont le Japon, l’Australie ou la Nouvelle-Zélande). On remarquera immédiatement que parmi eux figurent les principales nations qui animèrent la traite esclavagiste, dont, en Europe, l’Espagne, la France, le Portugal ou le Royaume-Uni. À l’évidence, c’est moins l’argument « hiérarchique », maladresse certaine du texte, qui paraît avoir empêché leur adhésion à la résolution que les réticences, sinon les craintes, de la « justice réparatrice », sur le plan juridique et plus encore sur celui de ses conséquences financières concrètes.

La réparation en actes : des précédents qui dérangent

Si la hiérarchisation des crimes contre l’humanité est indéniablement une absurdité, l’argument juridique selon lequel la « réparation » ne saurait être envisagée, parce qu’alors l’esclavage était légitime, peut être facilement contesté dès lors que les conséquences du passé esclavagiste, colonial notamment, ont provoqué jusqu’à aujourd’hui un effet structurel négatif ou inégalitaire. On peut d’ailleurs s’étonner de cette unanimité de façade au sein de ce bloc abstentionniste, tant les attitudes y sont, de fait, diverses.

Ce que font déjà les autres

Ainsi, par exemple, aux Pays-Bas, n’est pas si lointain le discours marquant de l’ancien Premier ministre Mark Rutte, actuel secrétaire général de l’OTAN, se prononçant en faveur d’une telle justice réparatrice et mettant même en place des crédits substantiels à cette fin. De même au Royaume-Uni, où d’importantes institutions comme la Banque d’Angleterre ou Lloyd’s ouvrent leurs archives, où de nombreux centres de recherche et patrimoniaux existent sur le sujet. Ainsi encore du Centre d’excellence de Bonn en Allemagne, doté de crédits abondants consacrés à la recherche et à la mémoire de l’esclavage.

La France : pionnière mais frileuse

Sous certains aspects, la France n’est pas en retrait depuis l’adoption de la loi « Taubira » en 2001. Dans sa déclaration à l’ONU, l’ambassadeur de la France a fait remarquer qu’elle avait été la première nation à opérer une telle reconnaissance de l’esclavage comme « crime contre l’humanité », il y a vingt-cinq ans. De même, la France a créé en 2019 la Fondation pour la mémoire de l’esclavage (FME).

Un débat qu’il faut cesser de fuir

Mais, pour autant, le problème de ce que doit ou peut être cette « justice réparatrice » reste aujourd’hui bien flou, et beaucoup de gouvernements y voient sans doute moins des objections de principe que des risques d’abondantes demandes financières de la part des pays considérés comme victimes. Il importe donc que, très vite, ce débat s’ouvre vraiment, car, à sans cesse fuir ce débat, il risque de s’enfler démesurément. Rien n’y est clair, ni dans ce que souhaitent ces pays, ni dans ce que pourraient offrir les pays ex-esclavagistes concernés. Du côté de la France, par exemple, outre l’ouverture d’un tel débat, une mesure au moins serait nécessaire : celle consistant à mettre sa recherche sur les esclavages au moins à la hauteur de celle menée par les pays de l’Union européenne ayant fait des efforts en ce sens, tels le Royaume-Uni, les Pays-Bas ou l’Allemagne, comme le souligne le récent « Livre Blanc de la Recherche sur les Esclavages » (LiBRE) produit par la FME.

Le Sud global impose sa mémoire

Les défenseurs de la motion ont donc été 123 à approuver le texte proposé par le Ghana au nom du groupe Afrique et de ses 54 États, dont la Chine, la Russie et l’Inde, leaders avec le Brésil et l’Afrique du Sud des BRICS, entraînant avec eux tous les pays dits du « Sud global ». La cassure géopolitique est ici particulièrement forte, à la fois au sein de l’Assemblée générale mais aussi au sein du Conseil de sécurité de l’ONU. On peut certes considérer que l’ensemble de ces pays ont été, à un moment ou un autre de leur histoire, colonisés, sauf la Russie. Mais, pour autant, cette segmentation au sein de l’ONU apparaît davantage comme le reflet d’un nouveau rapport de forces au plan international, désormais coutumier depuis quelques années, et surtout depuis le retour de Donald Trump à la Maison Blanche.

Une résolution historique, mais imparfaite

L’adoption de la déclaration par l’Assemblée générale de l’ONU est donc importante en elle-même, car inédite sur un tel sujet. Mais, malheureusement, elle fige les rapports internationaux d’une façon que beaucoup de pays démocratiques pourraient parvenir à surmonter. On peut en effet regretter que le texte de la résolution pèche par trois éléments principaux.

Premier défaut : une hiérarchie des crimes absurde

Le premier, comme indiqué plus haut, est celui d’une absurde hiérarchisation des crimes contre l’humanité. Certes, le ministre des Affaires étrangères du Ghana, porteur du texte, s’en est défendu, mais cette maladresse lui a aliéné inutilement certains pays.

Deuxième défaut : une vision trop étroite de la traite

Le second élément vient de la focalisation de la déclaration sur la seule traite atlantique et la déportation des Africains. Certes, le texte étant porté par l’Afrique, on pourrait le comprendre, sauf à ignorer d’autres traites issues également de l’Afrique vers l’océan Indien. Mais l’occasion était également offerte à l’Afrique d’étendre la condamnation de l’esclavage à ses différentes formes historiques et géographiques, avant la colonisation comme après, y compris certaines formes contemporaines, dont l’Afrique elle-même n’est pas exempte, pas plus qu’elle n’est exempte de tout rôle dans la déportation de millions des siens comme esclaves.

Troisième défaut : la réparation reste à définir

Le troisième élément, enfin, touche à la nécessaire clarification de ce que pourrait être ou devrait être cette justice réparatrice réclamée par la résolution. On devine bien qu’elle peut prendre de multiples formes : juridiques, sociales, culturelles, éducatives, économiques. Mais cela exige, au cas par cas, un dialogue approfondi, soucieux de comprendre les inégalités réelles nées de ce passé douloureux et de ses héritages. En ce sens, malgré ses défauts, cette déclaration de l’ONU est d’abord un appel à ce dialogue approfondi sur ce que peut être une justice réparatrice adaptée à chaque situation.

La France peut encore saisir l’occasion

On peut regretter que la France n’ait pas saisi, à ce moment-là, l’occasion de s’affirmer une nouvelle fois comme le pays inventeur des Droits de l’homme et du citoyen. Elle avait pourtant su le faire avec la loi Taubira dès 2001. Elle aurait aussi pu entraîner avec elle un certain nombre de pays, ex-colonisateurs ou pas, notamment en Europe, et rompre ainsi avec des clivages qu’il est urgent de dépasser et de surmonter entre « Nord global » et « Sud global ».

Nairobi, mai 2026 : un rendez-vous à ne pas manquer

Mais il est peut-être encore temps de le faire, dans la foulée de cette déclaration de l’ONU. La France et son président de la République s’honoreraient ainsi — à l’occasion du vingt-cinquième anniversaire de la loi Taubira ou du prochain Sommet France-Afrique au Kenya en mai 2026 — en acceptant de lancer l’indispensable débat sur les formes à donner, pour la France, à une telle justice réparatrice.


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À lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p. – Septembre 2025.