États-Unis en Afrique : brutalité et business
Retrait de l’aide, pression militaire, mise sous tutelle économique et course aux ressources stratégiques, la politique américaine est tournée avant tout contre la Chine
Capture d’image extraite d’une vidéo diffusée par le commandement américain en Afrique, montrant des missiles lancés par un navire de guerre américain au large du golfe de Guinée, le 25 décembre 2025. U.S. DEPARTMENT OF WAR/VIA REUTERS
Un « colonialisme transactionnel «
À suivre de près l’actualité africaine des États-Unis et de leur commandant en chef, Donald Trump, on pourrait la décrire comme très imprévisible, au point de désorienter en permanence les observateurs et les États africains eux-mêmes. Pourtant, un an après la prise de fonctions de Donald Trump, certaines lignes de force semblent se dessiner dans la politique conduite. Certes, la forme reste brouillonne, outrecuidante, sinon humiliante dans les annonces faites, qu’elles soient ou non suivies d’effets. Mais, sur le fond, transparaît désormais un néocolonialisme spécifique, que l’on pourrait dénommer « colonialisme transactionnel », opérant brutalement et faisant fi de tout droit international, de tout multilatéralisme comme de toute aide internationale.
Afrique du Sud et Nigéria : la croisade suprémaciste
Certes, il y a les affaires, mais il y a aussi la doctrine MAGA (« Make America Great Again »), qui prône un suprématisme blanc et chrétien et vaut à l’Afrique du Sud et au Nigéria d’être devenus, si l’on ose dire, les deux « bêtes noires » de Trump et de son équipe.
C’est sur la base de grossières « fake news » que Trump, aiguillonné par Elon Musk, a cru pouvoir dénoncer la « nation arc-en-ciel » et son président, Cyril Ramaphosa, comme pratiquant rien moins que le génocide de fermiers afrikaners blancs. L’élévation des droits de douane vers les États-Unis à 30 %, et donc la fermeture d’un marché essentiel pour l’industrie sud-africaine, en sont les conséquences brutales.
L’aviation américaine s’est permis de bombarder certaines zones du pays
Rhétorique comparable au Nigéria où, de manière toutefois mieux fondée, le régime du président Bola Tinubu est accusé de laisser les musulmans en général, et les djihadistes de l’État islamique (EI) en particulier, massacrer les chrétiens. Les tensions entre religions sont certes importantes au Nigéria, mais pas au point extrême dénoncé par Trump. Outre les droits de douane, la réaction de ce dernier a été encore plus brutale : l’armée de l’air américaine s’est permis, en toute illégalité, de bombarder certaines zones du pays au nom de la volonté de contrer un tel « génocide ».
État islamique et séparatisme chrétien
Les observateurs ont relevé que la zone bombardée, au nord-ouest du pays, ne correspondait pas aux régions où les tensions antichrétiennes sont les plus fortes. Il ne s’agissait ni des régions du centre, qui séparent grossièrement un nord musulman d’un sud chrétien, ni du nord-est, en partie tenu par l’État islamique en Afrique de l’Ouest (ISWAP), issu de la scission de Boko Haram. La zone frappée connaît certes la présence de bandes de brigands et de groupes djihadistes, mais en nombre plus limité, représentant une menace moindre.
D’où les interrogations sur les objectifs réels d’une telle opération. Celle-ci pourrait traduire une volonté de déstabilisation du président Tinubu, déjà confronté à de fortes tensions sociales. D’une part, en encourageant de facto un État islamique au nord-est, solidement implanté et disposant de troupes aguerries par les combats au Sahel. D’autre part, en réactivant un séparatisme chrétien igbo au sud, notamment celui, toujours latent, du Biafra.
Le Nigeria, une cible comme le Venezuela ?
Quoi qu’il en soit, en ciblant l’Afrique du Sud et le Nigéria, les deux principales puissances économiques et industrielles de l’Afrique subsaharienne, les États-Unis de Trump semblent vouloir les affaiblir et limiter leur influence sur le reste du continent. Un jeu tactique, laissant davantage de place à Trump dans les « deals » qu’il entend imposer. À voir ce qui s’est passé début janvier 2026 au Venezuela, rien n’interdit de penser que le Nigéria puisse être la cible d’une opération américaine comparable. Comme au Venezuela, où la lutte contre le narcotrafic a servi de prétexte pour s’emparer de champs pétrolifères, il pourrait en être de même au Nigéria, au nom de la croisade chrétienne.
La fin de l’aide américaine, mais pas du dispositif politico-militaire
L’une des premières victimes de l’ère Trump a été l’USAID, principale agence américaine d’aide internationale. Derrière la volonté affichée de réduire les dépenses fédérales, ce sont clairement l’aide internationale et les interventions multilatérales qui ont été visées et brutalement démantelées. Pour l’Afrique, le choc est majeur et se traduira par des milliers de morts supplémentaires, faute d’accès à des soins jusque-là financés par ces programmes.
En revanche, après quelques cafouillages liés au zèle d’Elon Musk dans son rôle de coupeur de dépenses, le Congrès a maintenu le Bureau des affaires africaines ainsi que le commandement militaire pour l’Afrique, l’AFRICOM. Double signal : les États-Unis n’aident plus l’Afrique, mais continuent à la surveiller.
Séduire les Africains par la politique énergétique
Les États africains formulent leurs revendications sur deux plans. D’une part, ils réclament des compensations pour les dégâts causés par les grands pays pollueurs et des moyens d’adaptation au changement climatique, objet des débats récurrents des COP, sans résultats tangibles. D’autre part, disposant pour certains d’importantes ressources en hydrocarbures et affichant de faibles émissions de gaz à effet de serre, ils revendiquent le droit à un développement hybride fondé sur l’exploitation raisonnée de ces ressources.
Le discours trumpien se révèle efficace pour séduire ces États, en les déculpabilisant sur l’usage des hydrocarbures. Certes, les États-Unis ont quitté l’accord de Paris et refusent toute compensation aux pays en développement. Mais l’administration Trump développe des arguments favorables aux hydrocarbures et aux bénéfices économiques que l’Afrique pourrait en tirer, y compris lorsque des entreprises américaines en assurent l’exploitation. Washington a récemment convié plusieurs chefs d’État africains à débattre de ces questions. Même le Sénégal, pourtant peu suspect de tropisme pro-américain, mais devenu producteur de pétrole et de gaz, n’y est pas resté insensible.
Le combat central pour les matériaux critiques
Si les États-Unis s’intéressent à l’ensemble des ressources africaines, leur priorité stratégique porte désormais sur les matériaux critiques nécessaires à la transition énergétique. Le sous-sol africain en regorge. Il s’agit d’un enjeu central de la nouvelle guerre froide, dont l’Afrique constitue l’un des épicentres, face à une Chine aujourd’hui leader incontesté.
Les deux principaux « deals » se situent en Afrique centrale. Le premier concerne le « corridor de Lobito », destiné à acheminer par rail les minerais du Katanga, en RDC, ou de Zambie vers le port angolais de Lobito, puis vers les États-Unis. Cobalt, cuivre et autres minerais critiques y sont directement concernés. La Chine prépare parallèlement des itinéraires similaires vers l’océan Indien.
L’autre « deal » concerne ce qui a été interprété comme un cessez-le-feu entre la RDC et le Rwanda dans les conflits de l’est congolais, au Kivu. Que le conflit cesse ou non, l’essentiel pour Trump est la sécurisation de contrats permettant l’exportation de minerais critiques, comme le tantale, quel que soit l’occupant des sites miniers. Illustration parfaite de ce « colonialisme transactionnel », dénué de toute rhétorique civilisatrice, cynique mais efficace, privilégiant la contrainte économique et diplomatique à l’usage massif de la force.
Le rôle discret mais central des États du Golfe
On sous-estime souvent l’investissement des États du Golfe Persique en Afrique. Les Émirats arabes unis, le Qatar et l’Arabie saoudite figurent pourtant parmi les acteurs majeurs du continent. Forts de leurs pétrodollars, ils investissent massivement et considèrent parfois l’Afrique comme un arrière-pays stratégique. Les États-Unis veillent à ne pas perturber leurs relations avec eux, ventes d’armes et équilibres moyen-orientaux obligent. Cela explique certaines prudences américaines, notamment au Soudan, en Somalie ou dans la région des Grands Lacs.
En définitive, la politique africaine de Trump, derrière son apparente incohérence, obéit à une logique structurée. Russie et Europe y occupent une place marginale : la première en raison de son influence déclinante, la seconde par désintérêt relatif pour les priorités trumpiennes. Le rival central reste la Chine.
Malgré les volte-face, l’absence de visites de haut niveau et les annonces erratiques, la politique africaine de Trump repose sur trois piliers : la rivalité stratégique avec la Chine, un « colonialisme transactionnel » centré sur les ressources, et une croisade idéologique suprématiste blanche et chrétienne. Reste à savoir si cette politique montera en puissance. Si tel est le cas, le continent aurait de sérieuses raisons de s’en inquiéter.
Vous pouvez retrouver cette chronique en français sur « jeanpauldegaudemar.substack.com »
À lire également : Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 p., septembre 2025.