Face aux narcos, faut-il reprendre le terrain, quartier par quartier ?
Face aux narcos, la répression ne suffit plus. L’abandon territorial crée des zones de non-droit où prospèrent économie parallèle et violence
L’ultra-violence comme mode de pouvoir
Déclarer la guerre aux narcotrafiquants est évidemment indispensable. Mais comment mener cette guerre ? Par de nouvelles lois, une répression accrue, en ciblant les petits ou grands bourgeois qui, par leur consommation, alimentent ce trafic ? En « frappant au portefeuille » les narcotrafiquants eux-mêmes ? Tout cela est certainement nécessaire.
Mais tout aussi certainement insuffisant tant que l’on se contentera de traiter les symptômes de cette spirale maladive. À ce stade, une comparaison, simple analogie peut-être, s’impose. Toutes proportions gardées, il y a, en effet, des ressemblances frappantes entre les comportements, en France, des narcotrafiquants et ceux des djihadistes aujourd’hui au Sahel et leur expansion progressive en Afrique de l’Ouest.
L’ultra-violence d’abord et ses morts, bien sûr. Pas seulement leur nombre, bien qu’il soit désormais supérieur à celui provoqué par les terroristes des vrais djihadistes, mais aussi le type d’assassinat : non plus seulement entre les narcos eux-mêmes, mais désormais ceux qui s’attaquent à eux sans protection particulière. Ainsi de ce jeune frère d’un militant écologiste marseillais. Assassinat d’intimidation, dit le procureur. Comme des milliers au Sahel, pour tous ceux suspectés de complicité avec les juntes militaires en place.
Quand l’État se retire..
Mais l’analogie est plus profonde encore. Ne serait-ce que le mode de financement.
Dans les deux cas, les drogues de tous types, des plus douces aux plus dures. Mais si les djihadistes se sont peu à peu implantés au Sahel, ce n’est pas simplement du fait de l’arrivée de bandes extérieures venues d’Algérie, de Libye ou de Syrie. Ces bandes ont, en effet, fait souche et donné naissance à ce qu’on a pu appeler un islamisme endémique. S’ils ont réussi cela, ce n’est pas seulement en répandant la terreur dans les villages.
C’est aussi parce que, malgré ou avec cette terreur, ils ont pris en charge toutes sortes de fonctions, voire de services aux populations dans les territoires délaissés par l’État. Ils ont tué mais aussi nourri, soigné, enseigné, hélas. Ils ont même trouvé un « emploi » à ces milliers de jeunes désœuvrés et déscolarisés en leur fournissant motos et kalachnikovs et en les enrôlant.
Ces territoires ont été non seulement conquis, mais peu à peu organisés par ces djihadistes en une préfiguration de petits califats. Jusqu’au jour où les villes où se réfugient les pouvoirs en place tomberont : Bamako, Ouagadougou ou Niamey.
Voyous et dealers comblent le vide
Si l’on revient à l’analogie initiale, ce sont d’abord les cités et quartiers de nos villes, voire certaines petites villes ou campagnes, que les narcos ont investis, de plus en plus massivement, jusqu’à en faire des lieux de « non-droit ». Ils ne s’y sont pas simplement installés par la force, mais peut-être plus encore par la faillite des services publics et privés.
Car eux aussi rendent des « services », eux aussi trouvent un « emploi » aux jeunes, scolarisés souvent, eux aussi assurent, à leur manière, la sécurité. Dès que la puissance publique — pas seulement l’État mais aussi les collectivités, organismes et services publics ou privés — abandonne un territoire, celui-ci se trouve rapidement, sinon d’autres protecteurs, du moins d’autres dominateurs.
Ce qui sauve parfois les campagnes et leurs villages ou petites villes, ce sont souvent des municipalités ou des communautés de communes suffisamment présentes pour réguler bien des tensions, malgré certaines absences notoires de services, médicaux par exemple. Mais dans nombre de quartiers urbains ou périurbains, rien de tel. Les voyous et les dealers, peu à peu mués en narcotrafiquants, ont pris la place laissée vacante.
La force seule : une stratégie vouée à l’échec
Quant aux moyens d’y remédier, souvent trop tard, l’erreur commise est classique. Au Sahel, quand le régime malien a appelé la France au secours en 2013, on a cru qu’il suffirait de faire reculer les djihadistes jusqu’au Nord en les neutralisant au mieux. Ce que l’armée française a fait. Mais cette solution militaire n’épuisait pas le problème.
D’autres dispositifs civils auraient été indispensables : services publics, présence économique, attention politique. En misant sur la seule force, les juntes militaires comme les pouvoirs civils qu’elles ont chassés récoltent aujourd’hui les conséquences, en jouant seulement la terreur contre la terreur.
L’analogie vaut ici encore. Croire que le respect de la loi et la répression suffisent apparaît tout aussi dérisoire face aux narcos. Il y aura encore certaines opérations « coups de poing » ou « place nette XXL » qui permettront d’arrêter au mieux des seconds couteaux, quand les chefs continueront de se pavaner à Dubaï ou ailleurs. Mais le problème demeurera ; il pourrait même empirer dans une France déboussolée où la drogue trouve tant de consommateurs.
On pourra toujours évoquer les milliards engloutis dans la « politique de la ville » ou les multiples plans « banlieues » qui se sont succédé. Mais sans effet durable tant que demeurent le sentiment d’abandon et ses signes objectifs.
Comme les djihadistes au Sahel, les narcos se nourrissent de nos fractures territoriales.
Réinventer l’aménagement du territoire
Ces fractures territoriales, ce sont donc elles qu’il faut traiter. En sus des moyens dissuasifs — force policière, lutte financière — et des mesures préventives sur la consommation, il faut réinventer un aménagement du territoire. Non plus celui des Trente Glorieuses, associé à la croissance et au développement, mais un aménagement plus fin, plus décentralisé, renouant avec une cohérence territoriale oubliée depuis au moins une génération.
Villes et régions doivent être les fers de lance de ce nouvel aménagement. Avec les moyens de l’État pour la partie régalienne, elles pourront, mieux que tout autre acteur, discerner et traiter ces nouvelles fractures et relancer tous les services de proximité qui ont si cruellement disparu.
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À lire également :
Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 p., septembre 2025.
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