Faux accord, vraie guerre : comment le Congo risque de perdre le Kivu
Malgré l’accord de paix signé à Washington entre la RDC et le Rwanda, la guerre continue sur le terrain et le risque d’éclatement du pays s’aggrave
Donald Trump, autoproclamé une fois de plus « faiseur de paix »
Le jeudi 4 décembre, Donald Trump a pu s’autoproclamer une fois de plus « faiseur de paix » en ouvrant la Maison Blanche à la signature d’un accord de paix entre la RDC et le Rwanda. Le texte précis de cet accord n’a toutefois jamais été rendu public, ce qui rend son évaluation d’emblée problématique.
À coup sûr, ce fut une belle opération de communication. Pour autant, peut-on prendre au sérieux un tel accord alors que les combats n’ont jamais cessé ?
Un conflit qui dépasse largement une guerre classique
La question se pose pour plusieurs raisons liées à la nature même du conflit. Même si le petit Rwanda aimerait certainement s’élargir en direction de l’immense territoire congolais, notamment au Kivu, on n’est pas seulement dans un schéma de guerre classique visant le grignotage de territoire, mais dans un conflit plus complexe où s’entremêlent des éléments économiques, politiques, voire ethniques.
Ainsi, le Rwanda mène principalement sa guerre contre la RDC à travers le soutien qu’il apporte au M23, un mouvement créé par des officiers congolais rebelles. Mais, d’autre part, l’armée congolaise s’appuie fortement sur des milices issues en grande partie de groupes hutus liés au génocide des Tutsi au Rwanda en 1994.
Enfin, le Kivu n’est pas seulement la région congolaise frontalière du Rwanda, c’est aussi une région très riche en minerais stratégiques, notamment le tantale, composant du coltan (voir notamment sur ce point CDD 102 du 2 février 2025). Mettre fin à un tel conflit implique donc non seulement un arrêt effectif des armes, mais aussi des règlements d’ordre politique et économique.
Qu’en est-il dans cet accord de paix et, question subsidiaire, pourquoi les États-Unis, sous la direction de Trump, ont-ils voulu cet accord ?
Les combats n’ont pas cessé
Le texte signé n’a jamais été publié mais, à en croire les commentateurs les mieux informés, il comporterait trois volets.
Le premier concerne un cessez-le-feu. Même s’il y a toujours un délai entre une telle signature et la réalité des faits, il est d’ores et déjà avéré que les combats n’ont pas cessé, le M23, véritable fer de lance du Rwanda, ne se considérant pas comme engagé par cet accord.
Le deuxième volet est encore plus incertain. Il concernerait une certaine intégration économique entre les deux pays, en référence probable au fantasme caressé depuis longtemps par l’Union africaine de la ZLECAf, la Zone de libre-échange continentale africaine. Ce projet vise à instaurer entre États africains une zone de libre-échange comparable à celle de l’Union européenne.
L’idée est belle. Elle s’est parfois concrétisée dans certaines sous-régions du continent, notamment en Afrique de l’Ouest avec la CEDEAO ou en Afrique australe avec la SADC, avant que de nombreux conflits locaux ne viennent la perturber. Mais la corruption généralisée est tout autant responsable de cet échec. On a en effet souvent signalé à quel point, si la circulation des populations d’un pays à l’autre est relativement facile, en revanche le moindre transport de marchandises provoque une avalanche de taxes diverses, légales ou illégales, en de nombreux points des territoires traversés, et pas seulement aux frontières.
On voit par conséquent fort mal ce que ce projet d’intégration économique pourrait signifier dans le contexte si conflictuel d’une zone comme le Kivu, ou plus généralement entre ces deux pays rivaux depuis tant d’années.
Les minerais stratégiques, la clé de l’accord
Le troisième volet, enfin, concerne les contrats que pourraient conclure les États-Unis avec les deux pays. C’est probablement là que la question posée initialement trouve sa réponse principale.
S’il est probable que les États-Unis de Trump ne se sentent guère concernés par l’arrêt d’un conflit aussi lointain ni par une intégration économique tout aussi hasardeuse, en revanche la possibilité de signer des accords relatifs aux nombreux minerais stratégiques que recèle le Kivu leur importe, notamment le coltan ou le cobalt.
L’accord permet surtout aux Etats-Unis et à la Chine de mettre la main sur les minerais stratégiques.
L’enjeu est d’échapper au quasi-monopole de la Chine sur ce type de minerais et d’accroître, en cela, la souveraineté américaine. Dans cette optique, si la paix importe à Trump, c’est parce qu’elle peut faciliter le climat des affaires plus qu’elle n’apaisera les populations soumises depuis des années à des exactions abominables.L’essentiel est donc dans les futurs « deals » permis par un tel accord « de paix ». Le M23 s’étant emparé depuis plusieurs mois des principales mines de coltan, ce sera sans doute avec le Rwanda que Trump devra négocier ses « deals », puisque ce mouvement en est le supplétif effectif. Mais cet accord permet aussi aux États-Unis d’établir des contrats avec la RDC pour les minerais qu’elle contrôle encore.
Ainsi, ce que scelle vraiment cet accord, c’est moins la paix entre la RDC et le Rwanda que la victoire indirecte des États-Unis sur la Chine, ou toute autre grande puissance, pour la conquête de minerais stratégiques.
Vers une dislocation territoriale de la RDC ?
Moins d’une semaine après la signature de l’accord, les troupes du M23 entraient, pratiquement sans combattre, dans la ville d’Uvira, autre ville importante du Kivu, après qu’elles avaient déjà conquis Goma puis Bukavu, les deux plus grandes cités de la région.
Les soldats de l’armée congolaise avaient déjà déguerpi avant même leur entrée, ce qui témoigne de leur faible mobilisation pour défendre leur territoire, comme des phénomènes de corruption qui gangrènent cette armée. En outre, les témoignages abondent sur les exactions commises par ces mêmes soldats sur les populations civiles locales.
Rien ne permet de dire que ces populations, désormais aux mains du M23, y trouveront quelque apaisement. Mais ce qui semble en train de se jouer, c’est la maîtrise du Kivu tout entier par le M23 et donc, indirectement, par le Rwanda. L’armée congolaise apparaît à ce stade incapable de s’opposer à une telle mainmise, et il semble peu vraisemblable que d’autres forces soient en mesure de s’opposer à ce contrôle territorial du M23.
Ni du côté des États-Unis, ni de celui des organisations internationales, ni du côté de l’Union africaine ou des organisations sous-régionales. De fait, la RDC pourrait se trouver amputée du Kivu. Cela pourrait donner naissance à un nouvel État, élargissant de fait le Rwanda vers la RDC, voire vers le Burundi, le M23 opérant également de façon menaçante dans cette direction.
Le spectre des sécessions internes
Dans le même temps, pourraient se réveiller des tendances sécessionnistes dormantes en RDC, notamment celles réprimées violemment il y a plusieurs décennies au Katanga, autre région riche en minerais stratégiques. Selon certains observateurs, des contacts auraient déjà été pris entre le M23 et des milices clandestines au Katanga.
On devine que, dans l’instabilité politique permanente qui règne à Kinshasa, le président Félix Tshisekedi, ne disposant que d’une armée peu prête au combat, pourrait avoir du mal à maintenir la cohésion d’un pays aussi immense, où les gouverneurs de régions apparaissent souvent comme tout-puissants et où les coups d’État sont toujours possibles.
La RDC saura-t-elle résister à toutes ces tensions ?
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📌 Encadré`
Le M23 en bref
Le Mouvement du 23 mars (M23) est un groupe armé créé en 2012 par d’anciens officiers de l’armée congolaise, issus pour l’essentiel de la rébellion du CNDP, intégrée puis marginalisée au sein des forces armées de la RDC.
Le mouvement tire son nom des accords du 23 mars 2009, dont le M23 affirme qu’ils n’ont jamais été respectés par Kinshasa. Militairement défait en 2013, le M23 a refait surface à partir de 2021, avant de reprendre une offensive majeure en 2022-2025 dans le Nord-Kivu et le Sud-Kivu.
Ses effectifs sont estimés, selon les sources onusiennes et régionales, entre plusieurs milliers et plus de dix mille combattants. Le M23 est accusé par les Nations unies, les États-Unis et plusieurs pays européens de bénéficier d’un soutien militaire, logistique et politique direct du Rwanda, ce que Kigali dément.
Le mouvement contrôle aujourd’hui des zones stratégiques du Kivu, incluant des axes routiers, des villes clés et plusieurs sites miniers majeurs, notamment dans la filière du coltan.
À lire également :
Jean-Paul de Gaudemar, Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique, Éditions L’Harmattan, 350 pages, septembre 2025.
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