Fatouh Baldeh, l’icône des femmes africaines
Son nom est désormais associé à un combat frontal contre les mutilations génitales féminines et, plus largement, contre l’ordre social, politique et religieux qui les rend possibles
Une militante sans mise en scène
Fatou Baldeh n’a rien d’une icône fabriquée. Elle parle bas, regarde droit, avance sans détour. En Gambie, son nom est désormais associé à un combat frontal contre les mutilations génitales féminines et, plus largement, contre l’ordre social, politique et religieux qui les rend possibles.Excisée enfant, comme une majorité de femmes gambiennes nées dans les années 1980, Fatou Baldeh aurait pu se taire. Elle choisit l’inverse. Formée au travail social et à la protection des victimes, elle s’engage d’abord dans l’accompagnement de femmes confrontées aux violences sexuelles et domestiques, avant de structurer son action.
En 2018, elle fonde Women in Liberation and Leadership (WILL), une ONG locale devenue en quelques années un acteur central du débat public gambien sur les droits des femmes. L’organisation combine travail de terrain, collecte de données, assistance juridique et plaidoyer institutionnel.
Une loi sans sanctions efficaces
Le cadre légal existe pourtant. Depuis 2015, la Gambie interdit les mutilations génitales féminines, dans le sillage de la transition politique post-Jammeh. Mais les poursuites sont rares, les condamnations quasi inexistantes. Dans de nombreuses régions rurales, la pratique reste socialement acceptée, parfois encouragée par des autorités religieuses locales. C’est cet écart entre la loi et son application que Fatou Baldeh documente méthodiquement. Son travail repose sur des témoignages vérifiés, des statistiques locales, des dossiers transmis aux autorités judiciaires, mais aussi sur une stratégie médiatique assumée.
Parler à visage découvert, au prix de la violence
Elle intervient régulièrement dans les médias nationaux, témoigne devant des commissions parlementaires, rencontre des diplomates et des agences onusiennes. Elle parle publiquement de sa propre excision, non pour susciter l’émotion, mais pour établir un fait : les mutilations ne relèvent pas de la tradition abstraite, elles produisent des conséquences médicales, psychologiques et sociales mesurables. Cette approche lui vaut une forte hostilité. Menaces, campagnes de diffamation, pressions communautaires deviennent récurrentes à mesure que sa visibilité augmente.
2025, l’offensive parlementaire
L’année 2025 marque un moment décisif. Un projet de loi visant à abroger l’interdiction des mutilations est déposé au Parlement, sous l’impulsion de députés conservateurs et de leaders religieux. Fatou Baldeh s’engage alors dans une mobilisation ciblée. Elle coordonne des ONG locales, alerte les partenaires internationaux de la Gambie, fournit aux parlementaires des analyses juridiques et sanitaires, et transforme un débat présenté comme « culturel » en enjeu de droit et de santé publique. Le texte est finalement rejeté. Il ne s’agit pas d’une réforme, mais d’un recul évité, ce qui, dans le contexte gambien, constitue un signal politique fort.
Mettre en cause l’impunité systémique
Son champ d’action ne se limite pas aux mutilations. Violences sexuelles, mariages forcés, défaillances policières, lenteur judiciaire : Fatou Baldeh met en cause un système institutionnel qui laisse les victimes seules face à leurs agresseurs. Elle critique ouvertement l’absence de moyens alloués à la justice, le manque de formation des forces de l’ordre et la tolérance sociale dont bénéficient certains auteurs de violences. Son discours, direct et peu conciliant, lui vaut d’être qualifiée de radicale. Elle s’en tient aux faits.
Bousculer l’ordre social conservateur
En 2025, plusieurs organisations internationales et classements spécialisés la citent parmi les figures féministes les plus influentes d’Afrique de l’Ouest. Ces distinctions n’ont qu’un intérêt secondaire à ses yeux. Sa priorité reste la même : faire appliquer la loi existante, cas par cas, dossier par dossier. En Gambie, Fatou Baldeh n’incarne pas un symbole consensuel. Elle incarne une contrainte. Pour les institutions, pour les traditions, pour un ordre social qui préférait que certaines questions restent hors champ.
🛑 Encadré
Violences faites aux femmes : les pays les plus durs
En Afrique, les violences sexuelles et les mutilations génitales féminines restent massives malgré des interdictions légales souvent anciennes. La répression judiciaire est faible, la pression sociale forte, l’impunité largement installée. Certaines situations nationales se distinguent par leur gravité et leur persistance.
Pays où les mutilations génitales féminines restent très répandues
– Somalie : prévalence parmi les plus élevées au monde, pratique quasi généralisée, absence d’application de la loi
– Guinée : forte prévalence, tolérance sociale élevée, poursuites quasi inexistantes
– Mali : pratique encore courante, notamment en zones rurales
– Sierra Leone : mutilations liées à des sociétés secrètes féminines
– Égypte : interdiction ancienne, mais pratique toujours largement répandue
Pays marqués par des violences sexuelles massives et l’impunité
– République démocratique du Congo : viols utilisés comme arme de guerre, justice largement défaillante
– Soudan : violences sexuelles liées aux conflits armés et à l’effondrement de l’État
– Éthiopie : violences documentées lors des conflits récents, faible accès des victimes à la justice
– Nigeria : violences sexuelles endémiques, mariages forcés, application inégale des lois
– Gambie : violences sexuelles et mutilations officiellement interdites, mais faiblement poursuivies


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