Gaza: un siége médiéval
Aujourd’hui, on ne parle plus de « siège », mais de blocus humanitaire. Pour un même résultat. Quand la faim, la soif, la maladie, les épidémies et le désespoir deviennent des armes implacables pour un nettoyage ethnique
Nous avons tous en mémoire les sièges célèbres des cités du Moyen Âge. Une de ces villes-forteresses, cloîtrée derrière ses murailles ; des habitants affamés, réduits à manger les derniers rats, du cuir, de la paille ; des corps sur le pavé, le cannibalisme. Et dehors, une armée qui campe autour de ses machines de guerre, de ses catapultes qui, quand l’assaillant s’impatiente, sont chargées de cadavres de pestiférés projetés par-dessus les murs pour déclencher l’épidémie et précipiter la reddition.
Dans l’histoire moderne, l’interminable siège de Léningrad — 872 jours — et la fermeture génocidaire du ghetto juif de Varsovie — 100 000 morts de faim — font partie des livres d’histoire. D’une histoire certes plus proche, plus sensible, mais d’un passé qu’on croyait aboli, et pour tout dire archaïque.
Aujourd’hui, on ne pratique plus le siège à l’ancienne ? On parle seulement de blocus humanitaire pour 2,3 millions de personnes enfermées dans Gaza, derrière des clôtures métalliques bourrées de détecteurs électroniques. Ils sont cernés à la fois par l’armée israélienne, le désert égyptien et la mer, elle-même interdite. Plus rien n’entre à Gaza, une bande de sable qui dépend quasi totalement des denrées, des médicaments et de l’énergie qui viennent de l’extérieur. Le blocus, moderne et sophistiqué, commence par celui de l’information, puisque aucun reporter étranger n’a pu entrer, voir, raconter, et qu’on cible et tue les journalistes palestiniens, dont 200 ont trouvé la mort.
Quelques photos des décombres et des survivants, des interviews captées sur des portables qui grésillent, des vidéos rapides sur Internet, quelques témoignages de responsables d’ONG… Jusqu’ici, le blocage de l’information a retardé la prise de conscience de l’horreur vécue par une population comprenant certes des combattants du Hamas mais essentiellement composée de civils : hommes, femmes, enfants, vieillards. Et après deux mois de blocus impitoyable, ce que nous savons suffit — la faim, la soif, le cloaque, la maladie, la mort — à nous renvoyer à des images qu’on avait oubliées. L’ONU l’a qualifié d’un mot : « abomination ».
La faim. Les importations bloquées, les Gazaouis ne peuvent plus cultiver leurs terres agricoles ravagées ou pêcher sur une mer interdite. Les boulangeries sont fermées par manque de farine et les marchés sont quasiment vides. Le PAM (Programme alimentaire mondial), qui distribuait un million de repas par jour, a annoncé le 25 avril dernier avoir épuisé ses stocks de nourriture à Gaza.
Avec un repas par jour, parfois rien, la malnutrition progresse. Premiers touchés : les plus fragiles. 9 000 enfants ont été admis en traitement pour malnutrition aiguë, comme sur les images des famines africaines. Si le blocus total se poursuit, le risque de famine est imminent, avertissent les agences de l’ONU. À Gaza, on meurt déjà de faim.
La santé. L’hôpital est submergé. Trop de morts, trop de blessés, et de moins en moins de structures, de médecins, de médicaments. 52 400 morts, 118 000 blessés : les hôpitaux et les cliniques, bombardés et déjà fragilisés par des années de blocus partiel, ne peuvent faire face à ce carnage. Seuls 22 hôpitaux restent en partie fonctionnels. On manque d’équipements, de médicaments, d’antidouleurs, d’anesthésiques. Sans carburant pour les générateurs, difficile d’opérer, impossible de réanimer. Sans vaccins, on craint le retour des grandes épidémies.
Les soignants sont souvent contraints de traiter les blessés dans des conditions terribles : « Les enfants hurlent alors que nous devons retirer les tissus brûlés de leur peau… Ils nous supplient d’arrêter, mais si nous ne retirons pas les chairs mortes, l’infection et la septicémie les tueront », témoigne un médecin de l’unité des grands brûlés de l’hôpital Al-Shifa.
L’électricité. Israël maintient un embargo total sur le carburant depuis le début de la guerre, quasiment introuvable, même pour usage humanitaire. La centrale de Gaza est arrêtée depuis octobre 2023, plongeant l’enclave dans le noir. L’approvisionnement en électricité pendant les hostilités est tombé à 0 heure par jour. En pratique, les gens vivent sans courant. Charger un téléphone ou s’informer à la radio relève de l’exploit. Le ramassage des ordures ne se fait pratiquement plus, les eaux usées ne sont évacuées que quand elles inondent les maisons, et l’eau n’est pompée qu’au compte-gouttes. De plus en plus de familles brûlent désormais du bois, du plastique toxique, tout ce qu’elles trouvent. Hommes, femmes, enfants boivent une eau croupie ou saumâtre.
L’aide humanitaire. Avant la guerre de 2023, environ 500 camions de marchandises entraient chaque jour dans l’enclave pour répondre aux besoins essentiels de la population (nourriture, eau, médicaments, carburant). Depuis l’offensive d’octobre, ce flux vital a chuté à presque rien. Entre octobre 2023 et février 2024, de rares convois ont pu passer via l’Égypte — quelques dizaines de camions certains jours, sous contrôle strict — alors qu’il en aurait fallu des centaines.
À partir du 2 mars 2025, Israël a fermé totalement les points de passage et aucun camion d’aide n’a pu entrer depuis lors. « Empêcher l’entrée de l’aide, c’est affamer les civils. Cela les prive de soins médicaux de base, cela leur ôte dignité et espoir. C’est une cruelle punition collective. Bloquer l’aide, c’est tuer », a dénoncé Tom Fletcher, le chef des affaires humanitaires de l’ONU.
D’après le Comité international de la Croix-Rouge, « la réponse humanitaire à Gaza est sur le point de s’effondrer totalement » et les habitants mènent un « combat quotidien pour survivre ». Sur le terrain, les stocks s’amenuisent de jour en jour : « l’aide humanitaire est la seule bouée de sauvetage dont disposent les enfants, mais elle est sur le point d’être épuisée », alerte l’UNICEF.
Pendant que les ONG s’époumonent, le blocus perdure. D’autant qu’on ne voit pas comment Israël le lèverait quand, au sein même de son gouvernement, certains appellent à détruire Gaza pour le réoccuper et chasser ses 2,3 millions d’habitants hors des frontières. À quoi bon permettre alors à l’aide de franchir la barrière et atténuer la souffrance d’une population à l’agonie ? Quand la faim, la soif, la maladie, les épidémies et le désespoir deviendraient des armes implacables d’un nettoyage ethnique.
Sous les murs de Gaza, le siège peut continuer.

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