Gaza : Mozart assassinés
18 500 enfants sont morts à Gaza. Pourquoi?
« Je suis si effrayée, venez s’il vous plaît. » Elle a six ans, s’accroche à son téléphone pour appeler à l’aide le Croissant-Rouge palestinien. Dans la voiture criblée d’impacts, autour d’elle, les six membres de sa famille sont morts. Un tank israélien est là, tout proche. Hind Rajab sanglote. Les secouristes lui parlent, cherchent à la rassurer, disent qu’ils vont venir. Douze jours plus tard, on découvre le corps de la gamine. À côté, les deux secouristes venus la secourir. Morts.
Un an plus tard, à la Mostra de Venise, le documentaire The Voice of Hind Rajab refait entendre l’enregistrement de la voix d’une gamine de six ans en pleurs qui appelait au secours. Vingt-trois minutes d’ovation.
Un film, c’est bien. Une ovation, c’est fort. Sauf qu’il ne s’agit pas d’une fiction, d’un cas unique ou d’un documentaire historique. Le film dit une fraction de la réalité qui se déroule là, sous les yeux du monde. Si les reporters internationaux n’étaient pas strictement interdits de territoire par Israël, si on n’avait pas ciblé et tué 210 journalistes palestiniens en deux ans, nous serions submergés par ce genre de tragédies. Une fraction de l’horreur.
Les chiffres, secs, disent l’ampleur. Depuis octobre 2023, plus de 50 000 enfants ont été tués ou blessés dans la bande de Gaza, rapporte l’UNICEF. Plus précisément, 18 500 ont été tués, comme Hind. Les autres, 21 000, sont handicapés à vie. Trois à quatre mille ont perdu un bras, une jambe, ou les deux. En août 2025, plus de 15 000 enfants de moins de cinq ans à Gaza ont été intégrés à des programmes de malnutrition aiguë, dont plus de 7 000 en seulement deux semaines… Au total, plus de 65 000 gosses souffrent de malnutrition aiguë. On tire sur les maisons, les ambulances, les écoles. Des milliers d’écoles. Une seule attaque, celle de l’école Daraj, à Gaza City, le 25 mai 2025, a fait au moins 18 enfants tués et 55 blessés.
Les gosses sont tués chez eux, en traversant la rue, dans une voiture avec leur famille, en faisant la chaîne pour une aide alimentaire, en allant chercher une tasse d’eau et ne pas la trouver… Gaza est aujourd’hui l’endroit le plus dangereux au monde pour les enfants.
Tuer, délibérément, des enfants… à quoi bon ? Pour l’assassinat d’un d’entre eux par un homme, on peut évoquer la furie ou la folie. Mais pour des milliers, quand il s’agit de l’œuvre d’un pays, de son armée, sur ordre ?
Déjà, en 1996, le célèbre rapport de Graça Machel, devant les Nations unies, tirait la sonnette d’alarme. En évoquant « le vide moral » des nouveaux conflits qui permet de s’en prendre aux enfants en bas âge. Depuis, les choses ont empiré. De plus en plus, la guerre tue, mutile, abîme et rend fous nos enfants. Et elle détruit l’avenir des adultes qu’ils deviendront.
« Ce qui me tourmente, les soupes populaires ne le guérissent point. Ce qui me tourmente, ce ne sont ni ces creux, ni ces bosses, ni cette laideur. C’est un peu, dans chacun de ces hommes, Mozart assassiné. » écrivait Antoine de Saint-Exupéry.
Oui, il faut beaucoup de haine et un « vide moral » pour continuer à massacrer des enfants. Ou être convaincu que l’autre n’est pas humain. Et ses enfants non plus, puisqu’ils grandiront.
Perdre la vie, un bras, un père ou une mère, une famille, une maison, un pays, tout au début de son existence, pour seul apprentissage, seul modèle du monde à venir… vous avez dit avenir ? Vivre dans la peur permanente, au fond d’une cave ou sous une toile de tente, crever de faim et de soif, voir ses parents impuissants à vous protéger, fuir sur les routes dangereuses d’un bout de Gaza à l’autre, et repartir en sens inverse au gré des injonctions de l’armée, pleurer ses proches, ses amis, sa nounou, son grand-père resté sous les décombres… vous appelez cela grandir ? Entrer dans la vie par un face-à-face avec l’horreur revient à commencer son éducation sentimentale par un viol collectif au fond d’une cave à ordures.
Et les survivants, parce qu’il y aura des survivants, vont devenir adolescents, adultes. Ils porteront l’horreur en eux, comme une cicatrice indélébile, ils seront au mieux blessés, souffrants, éteints et, au pire, violents, pleins de haine pour le « Juif », l’autre, l’étranger, et d’un désir profond de vengeance. Bien sûr, il y en aura qui sauront dépasser leur tragédie personnelle, devenir auteurs, créateurs, soignants, pacifistes, êtres lumineux qui auront réussi à transcender la haine et l’horreur pour choisir la vie et l’amour.
Mais aucun de ces dizaines de milliers d’enfants de Gaza ne sera jamais ce à quoi il était destiné. La guerre et son horreur, ce face-à-face avec le néant de la mort, indicible et inaudible, sera passée par là. Hind, la gamine de six ans au corps criblé d’impacts par un tank israélien, n’est pas l’histoire crève-cœur d’une enfant écrasée par la guerre, née, pour son malheur, dans le piège de Gaza : elle est celle de toute une génération d’enfants palestiniens. Des Mozart assassinés.

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