Hanta et Ébola, les virus non grata
Deux épidémies, Hanta et Ébola, révèlent l’écart entre la panique occidentale pour ses touristes et l’abandon silencieux de l’Afrique
Deux épidémies frappent aujourd’hui à la porte du monde : le hantavirus et la fièvre d’Ébola. Elles ne sont ni inconnues de l’homme, qui en a déjà subi les lourds effets dans les décennies antérieures. Elles ont des points communs, notamment par leur forte létalité. Mais le plus frappant est la façon dont, en Europe du moins, voire dans le monde occidental, elles sont considérées, voire traitées, de manière différente.
Des zoonoses aux origines distinctes
Le premier point commun est qu’elles sont toutes deux des zoonoses, c’est-à-dire transmises par un vecteur animal. Dans le cas de Hanta, elle est transmise aujourd’hui par les rats pygmées à longue queue qui infestent les forêts de Patagonie. Étrange destin d’une épidémie pour la première fois constatée de manière massive lors de la guerre de Corée, d’où son nom, issu de celui de la petite rivière coréenne où elle semble être née. Mais, par le nombre de soldats américains qui en furent atteints, voire victimes, elle a laissé des traces indélébiles dans l’imaginaire occidental. Sa transmission par les rats n’est sans doute pas étrangère à un rappel lointain de la peste et de ses ravages en Europe.
Ébola, une origine africaine enracinée
L’autre épidémie en cours est celle de la fièvre d’Ébola, au nom d’une localité congolaise d’où elle semble être sortie. L’origine en serait également un vecteur animal, porté initialement par des chauves-souris, puis transmis à l’homme par les grands singes des forêts primaires d’Afrique, donc dans des contrées bien plus lointaines de l’imaginaire collectif européen.
Des virus sans réponse vaccinale complète
Les deux maladies ont encore pour point commun de ne pas connaître de vaccin. C’est le cas pour l’hantavirus de souche andine qui a contaminé récemment le navire de croisière. Mais c’est aussi celui de la nouvelle souche du virus Ébola, différente des précédentes pour lesquelles un vaccin avait été trouvé.
Une létalité inégale mais élevée
D’où leur létalité importante, surtout lorsque les conditions sanitaires des lieux où se déclare l’épidémie ne sont pas suffisantes pour l’enrayer rapidement. S’il est plus difficile de dénombrer le nombre de morts dus au hantavirus, hormis pendant la guerre de Corée ou plus récemment lors de la croisière du M.V. Hondius (trois morts), on estime que la fièvre d’Ébola a causé le décès de plus de 15 000 personnes au cours des cinquante dernières années.
Hanta : hantise occidentale ?
On ne fera pas à l’OMS (Organisation mondiale de la santé) le reproche de ne pas avoir alerté très tôt des risques d’épidémie concernant le hantavirus. Tourisme de croisière oblige. On peut même souligner que l’étrange virus ayant émergé lors de la croisière et de son escale à proximité d’Ushuaïa a été rapidement identifié comme celui de l’Hanta, alors qu’il n’avait pas récemment fait parler de lui.
Une mobilisation politico-médiatique spectaculaire
Mais, au-delà de cette mobilisation initiale, ce qui frappe le plus, c’est l’impressionnante mobilisation politique et médiatique autour de l’hantavirus.
Cette maladie est grave, bien que moins létale qu’Ébola, mais elle ne concernait qu’un petit nombre de personnes, dans des conditions sanitaires certes imparfaites à bord d’un navire de croisière. D’une certaine façon, son confinement à l’intérieur du bateau, même s’il pouvait contaminer les autres passagers et l’équipage, constituait néanmoins une barrière d’isolement importante. Pour autant, l’émoi et les commentaires, plus ou moins savants, furent considérables. I
l est difficile de ne pas mettre ce phénomène en rapport avec le fait qu’il s’agissait d’une croisière touristique d’un navire battant pavillon européen, emmenant avec lui de nombreux touristes occidentaux. Car l’enjeu touristique est ici considérable. Il l’est pour les entreprises de tourisme et les armateurs de navires de croisière, et il l’est tout autant pour le pays d’où aurait été originaire l’infection, en l’occurrence l’Argentine.
Un nouveau Covid ?
Le navire, se dirigeant lentement vers les côtes occidentales, pouvait ainsi apparaître comme le vecteur sinistre d’une épidémie qui aurait pu frapper l’Europe à la manière d’un nouveau Covid. Les mesures prises tant par l’OMS que par les autres autorités sanitaires concernées — débarquements progressifs des malades les plus atteints, puis mise en quarantaine de l’équipage et des cas suspects — semblent avoir évité un tel risque, du moins jusqu’à ce jour. Mais, en l’occurrence, l’alerte économique et sociologique semble avoir été aussi forte que l’alerte médicale.
Quant à l’Argentine, soucieuse de préserver la réputation de son Grand Sud, elle s’est attaché, depuis quelques jours, les services d’une mission scientifique dont l’objectif est d’identifier l’origine réelle de la contamination du « cas zéro » et, si possible, de démontrer qu’il ne s’agit ni d’Ushuaïa ni de la Terre de Feu, mais d’autres contrées aux enjeux touristiques moins importants. Que ce « cas zéro » et son épouse aient passé plusieurs semaines en Amérique du Sud avant l’Argentine est ainsi un fait déjà mis en avant.
Ébola, angle mort occidental
Rien de tel pour Ébola, comme si les mêmes opinions occidentales considéraient les épidémies, voire les pandémies, comme un attribut presque normal du continent africain. Même l’alerte donnée par l’OMS peut être suspectée d’avoir été donnée trop tard, tant les observations fiables manquent dans cette partie du monde et tant elles ont du mal à être transmises. Certes, Tedros, le directeur général éthiopien de l’OMS, connaît bien l’Afrique et ses risques permanents. Mais il est probable que l’alerte aurait dû être déclenchée un mois plus tôt et que, de ce fait, le virus a déjà beaucoup circulé.
Une propagation régionale préoccupante
On doit néanmoins au directeur général de l’OMS, ces derniers jours, une intense communication destinée à attirer l’attention non seulement sur la gravité de l’épidémie (près de deux cents morts seraient déjà recensés), mais surtout sur la rapidité de son extension. Le foyer principal de départ se situe en effet dans la région d’Ituri, en République démocratique du Congo (RDC), cette partie nord du pays, proche du Kivu mais aussi de l’Ouganda et du Soudan du Sud. Des cas sont d’ailleurs déjà signalés — sinon des morts — à Goma, mais aussi en Ouganda et au Soudan. Cette région, à fort potentiel aurifère, connaît en effet des mouvements incessants de populations, peu compatibles avec l’isolement que nécessite une telle épidémie.
On devine qu’en outre les conditions sanitaires y sont pour le moins rudimentaires, malgré le soutien apporté par de nombreuses ONG. Bref, aux malheurs de cette partie de la RDC, déjà ravagée par la guerre, en partie occupée par les rebelles du M23 avec le soutien du Rwanda (avec un risque de contamination pour ce pays), s’ajoute donc cette épidémie potentiellement très mortelle. On ne sait si les appels de Tedros seront entendus en Europe ou ailleurs, tant les besoins là-bas sont immenses. Mais la RDC est si loin…
Un risque indirect pour l’Europe
La France doit cependant rester très attentive à cause des flux migratoires importants, le plus souvent clandestins, qui conduisent de cette partie du continent africain vers Mayotte. De même, le fait qu’un médecin missionnaire américain ait été contaminé (comme le sont un grand nombre de soignants de cette maladie, pour qui on devrait élever des statues) et soit transféré depuis peu vers l’Allemagne pour y être soigné suscitera peut-être davantage l’attention, en Europe comme aux États-Unis. On le souhaite.
L’OMS, malade de Trump
Car derrière les appels du directeur général, il faut aussi comprendre que l’OMS est en grave difficulté financière, non seulement parce que ses ressources sont en berne du fait de la défection de certains États (dont les États-Unis) ou de la forte réduction de leurs crédits, mais aussi parce que les ONG qui l’accompagnent dans le traitement des épidémies, comme dans les soins ordinaires apportés à de nombreuses populations démunies, sont elles-mêmes en grave difficulté financière.
C’est là l’effet immédiat des mesures prises par Trump, avec la suppression de l’USAID et l’attrition progressive des crédits apportés aux autres ONG par les différentes institutions nationales et internationales. Bon nombre d’élites africaines aimeraient n’avoir à se préoccuper que de « business » et d’investissements, mais les épidémies sont là pour leur rappeler que la lutte contre le sous-développement est un tout.
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