Immobilisme : Les risques d’une « vitrification » de l’Afrique
Certains dirigeants africains ne cessent de se succéder à eux-même..une longévité de musée politique qui fige le pouvoir et bloque lout développement
Dans un article récent, François Soudan attire l’attention sur la longévité politique de certains dirigeants africains, sans cesse candidats à leur propre succession au point d’apparaitre comme définitivement figés dans leur pouvoir. Il en déduit même quelques règles susceptibles de comprendre cette longévité. Mais au-delà de ces destins personnels, la question n’est-elle pas surtout de s’interroger sur les effets plus structurels de cette longévité ?
Un risque qui peut s’étendre
L’article de. François Soudan attire l’attention sur cinq dirigeants susceptibles d’être une nouvelle fois candidats à l’élection présidentielle de leur pays après des décennies d’exercice du pouvoir. Mais le Cameroun, l’Ouganda, la Côte d’Ivoire, le Congo-Brazzaville ou Djibouti ne sont pas les seuls concernés. On peut y adjoindre le royaume du Maroc ou les juntes militaires ayant fleuri au Sahel ou en Guinée et au Gabon qui verraient bien leur emprise se prolonger dans le long terme. Ainsi en est-il également de tous les autres pays de l’Afrique du Nord, Algérie, Tunisie, Libye, Égypte ou Soudan. Bref, la « démocratie » africaine reste encore la proie de ses propres démons.
Soixante ans après les décolonisations
Rares sont en effet les pays qui savent pratiquer une véritable alternance politique. Heureusement il y a les contre-exemples du Sénégal et de quelques pays d’Afrique australe qui laissent espérer d’autres voies. Mais soixante ans après les décolonisations, il devient de plus en plus difficile de parler de « péchés de jeunesse ». En ce sens un grand nombre de pays africains paraissent davantage tentés par le mode développement chinois ou russe et le régime politique associé que par un modèle démocratique de pure apparence !
Un non-renouvellement de la classe politique
La conséquence la plus directe de cette longévité des principaux dirigeants est le non-renouvellement des élites politiques et économiques du pays ou, plus précisément, leur renouvellement biaisé. Même si le maintien durable au pouvoir nécessite parfois un soupçon d’opposition, il est toutefois clair qu’une opposition trop franche ou trop directe ne peut que nuire à l’intéressé(e)). Le renouvellement des élites ne se fait plus alors que dans l’acceptation tacite du pouvoir en place. Sinon, ce sera l’exil ou l’arrestation, l’emprisonnement voire pire. De là un double effet négatif, d’une part d’une part la non-évolution ou à tout le moins l’évolution ralentie du régime, d’autre part l’exil contraint d’éléments brillants qui viennent enrichir les diasporas correspondantes en privant le pays de leurs talents indispensables au développement.
L’Occident obsédé par la peur d’une immigration massive
Face au fantasme d’un Occident obsédé par la peur d’une immigration massive de populations africaines démunies, il est toujours bon de rappeler que les migrations populaires se font pour l’essentiel de manière interne au continent, mais aussi qu’à l’inverse l’Occident bénéficie amplement de ces diasporas contraintes, non seulement de leurs talents propres mais aussi de leur importante contribution financière aux familles demeurées au pays. Ces montants désormais supérieurs à l’aide internationale, diminuent d’autant les efforts à faire par les régimes en place en faveur de ces mêmes populations en une spirale économiquement et politiquement perverse.
Un accaparement des richesses au détriment des populations
L’autre conséquence de cette longévité et du sentiment de puissance qui peut l’accompagner ou à l’inverse celui de la fragilité d’un pouvoir que l’on sait toujours éphémère, conduit nombre de dirigeants à peu faire la distinction entre caisses de l’État et caisses personnelles ; et ipso facto à encourager encore des systèmes endémiques de corruption. Les exemples sont ici légion et garnissent régulièrement les pages des médias. Dans des budgets étiques étant donné le niveau de développement, déjà fortement plombés par le remboursement de la dette et les dépenses de sécurité civile ou militaire, il reste peu de place pour le fonctionnement d’une administration efficace et compétente, capable de résister à cette corruption endémique. Peu de place également pour l’investissement indispensable en matière d’éducation par exemple ou à des fins productives.
Le pillage des ressources nationales
Pour de tels régimes, il n’est rien de plus séduisant que le recours à des opérateurs internationaux dont le pillage des ressources nationales est générateur de rentes dont l’utilisation pose souvent question. Quant à ces opérateurs internationaux, quelle qu’en soit l’origine, il n’est également rien de plus important que la stabilité d’un régime, ce que favorise la longévité politique. Tout cela forge un système dont la disparition des anciens empires coloniaux facilite une lutte acharnée des grandes (ou moins grandes) puissances pour leur hégémonie. En ce sens, ce marché ouvert à tous qu’est devenu le continent africain se distingue du néo-colonialisme ordinaire.
La proie et les prédateurs
Les dirigeants de ces pays y contribuent en effet au moins autant par leurs choix de tous ordres. Quand un Tshishekedi, président de la RDC, bascule d’une alliance historique avec la Chine vers un appel aux États-Unis pour faire cesser la guerre au Kivu et que tant de pays viennent à s’en mêler, on bascule aussi dans un autre système où le continent est à la fois proie de prédateurs se livrant sans vergogne à cette nouvelle guerre froide et proie de ses propres démons. Avec pour seul résultat de ce post-impérialisme, la persistance du non-développement.
La « vitrification »un mode de non-développement
On aimerait que l’adage selon lequel « Il faut que rien ne change pour que tout change » se vérifie parfois en Afrique, espérant ainsi que la stabilité politique issue de la longévité des dirigeants encouragerait le développement. Il n’en est rien si l’on en juge non seulement par l’atonie du développement de nombreux pays, mais aussi par la croissance des inégalités et des déséquilibres de tous types. En regard, les performances économiques de la Chine, malgré les ralentissements récents, apparaissent spectaculaires. C’est bien l’un des paradoxes majeurs du continent africain aujourd’hui : le mode de développement » à la chinoise », fondé sur un pouvoir autoritaire fort incarné par un parti unique, peu soucieux de démocratie réelle, attire à l’évidence tous ces pays en risque de « vitrification », mais dans une mise en œuvre où l’économie de rente l’emporte largement sur la création de chaînes de valeurs.
Les appétits de la Chine
Là où le Parti Communiste chinois sait étonnamment marier la rigidité doctrinale sur le plan politique et le libre marché le plus effréné sur le plan économique, la plupart des systèmes politiques africains produisent des apories de développement. Cette attirance politique pour des régimes autoritaires, anti-démocratiques, explique en partie l’influence croissante des BRICS sur le continent comme les comportements de nombreux pays africains au sein des instances internationales, en un non-alignement qui ressemble de plus en plus à un combat anti-occidental.
Ni démocratie, ni développement, tels apparaissent ainsi les risques d’une telle « vitrification », à laquelle peu de pays africains semblent en mesure d’échapper. Sauf à espérer le sursaut de générations plus jeunes capables de refuser à la fois cet immobilisme et les tentations de la mobilité extérieure.
Vous pouvez retrouver cette chronique, en français : « jeanpauldegaudemar.substack.com »
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