Indonésie: l’heure de la révolte
Il a suffi de la mort d’un livreur écrasé par la police pour embraser Jakarta, 27 ans après la chute de Suharto. L’Indonésie replonge dans la révolte, sur fond de crise sociale, de privilèges d’élite et de répression brutale.
Détonateurs
Tunisie : le 17 décembre 2010, Mohamed Bouazizi, vendeur ambulant, s’immole par le feu, provoquant le Printemps arabe. Maroc : le 28 octobre 2016, Mohcine Fikri, poissonnier dans le Rif, est broyé par une benne à ordures en tentant de récupérer sa marchandise détruite par des policiers : s’ensuivront des mois de manifestations. Jakarta, indonésie : le 28 août 2025, la police écrase un livreur à moto, Affan Kurniawan, en marge d’une manifestation contre la vie chère. Le mouvement est depuis entré dans une phase beaucoup plus violente et radicale.
Prabowo Subianto, un président au lourd passé répressif
Le président Prabowo Subianto n’a pu se rendre à la grand-messe anti-occidentale de l’OSC (Organisation de coopération de Shanghai) à Pékin pour tenter de calmer la colère populaire. Ancien gendre du dictateur Suharto, il a été général lors des exactions de l’armée indonésienne au Timor oriental au début des années 1980. En 1998, il fait enlever et torturer des étudiants qui exigent la démocratie, tout en orientant la colère populaire contre la minorité chinoise, provoquant plus de mille morts. Ce n’est pas exactement un héraut du dialogue social et du compromis démocratique. Mais fier acquéreur de 42 Rafale, il a eu l’honneur de défiler sur les Champs-Élysées ce 14 juillet.
Une jeunesse sacrifiée
« J’ai un diplôme, mais aucun travail. Mes amis conduisent des ojol (motos de livraison) douze heures par jour pour 4 ou 5 euros », confie Siti, 24 ans, diplômée en informatique. Elle pointe du doigt les gratte-ciel flambant neufs de la capitale : « Là-haut, ils vivent comme à Dubaï. Nous, on survit. » La corruption généralisée en Indonésie plombe l’économie et prive les jeunes d’avenir. 16 % des 15-24 ans sont au chômage, soit le double de leurs voisins vietnamiens et thaïlandais. Ils sont également les plus pessimistes d’Asie du Sud-Est concernant leur avenir. Malgré la croissance record, 42 000 licenciements ont été prononcés cette année, soit 32 % de plus que l’an dernier. Les loyers excessifs à Jakarta, l’absence de réponse efficace de la part du gouvernement et les fruits de la croissance inégalement répartis ont nourri la contestation.
Privilèges exorbitants
Dans le même temps, le gouvernement n’a rien trouvé de mieux qu’augmenter drastiquement les impôts fonciers, parfois au-delà de 1 000 %, tout en réduisant les dépenses d’éducation et de santé. La découverte de certains privilèges, comme l’allocation logement de 3 000 dollars destinée aux députés alors qu’ils touchent déjà plus de trente fois le salaire moyen, a mis de l’huile sur le feu. « Quand j’ai lu ça, j’ai eu envie de tout casser », dit Dedi, livreur de colis. « Nous, on dort à cinq dans une chambre de 15 mètres carrés. » En réponse, plusieurs maisons de personnalités ont été pillées par des manifestants masqués entre deux charges de policiers.
1998 / 2025 : un parallèle explosif
« Mon père avait manifesté en 98, il a été battu. Je fais la même chose aujourd’hui », lâche Dian, 20 ans, casque de moto sur la tête. « Mais cette fois, on n’a plus peur. » Vingt personnes demeurent disparues et sept sont mortes dans ce qui est le plus grand mouvement social du pays depuis 1998 et la chute de la dictature de l’Ordre nouveau. L’inflation a été de 6 % l’an dernier, réduisant le pouvoir d’achat des classes moyennes et populaires, qui luttent désormais pour acheter du riz. Aujourd’hui, Jakarta est quadrillée par la police, qui n’hésite pas à éteindre l’éclairage public dans les quartiers où se déroulent les manifestations la nuit. « Hier, la police a coupé l’électricité et les lampadaires. On ne voyait plus rien, seulement les faisceaux des snipers », raconte Rizal, 22 ans, étudiant en économie. À quelques mètres, des graffitis griffonnés sur les murs résument l’air du temps : “Kami bukan budak !” (« Nous ne sommes pas des esclaves ! »).

Le drapeau de la série One Piece
Les manifestations du lundi 1er septembre ont été annulées, à cause de la brutalité policière et des contrôles systématiques. Des snipers ont été déployés sur les toits des grandes avenues. À travers les fumigènes se dégagent de nombreux drapeaux pirates, tirés du manga One Piece, devenu l’emblème des manifestants.
Inspiré par le drapeau des « Straw Hat Pirates » dans la série, ce symbole est massivement repris depuis août, notamment par des routiers protestant contre les réformes des transports et jugées favorables aux élites. Il incarne la résistance à l’oppression, à la corruption, à l’injustice — thèmes centraux de One Piece. « C’est notre symbole, explique Andri, 19 ans, étudiant en droit. Dans le manga, les héros luttent contre les rois corrompus et les marines injustes. Comme nous. » Le gouvernement a réagi en qualifiant ce drapeau de menace à l’unité nationale, voire de « trahison », certains le considérant comme une insulte au drapeau national rouge et blanc
Les braises sous la cendre
Prabowo Subianto a répondu à certaines des demandes en supprimant des avantages indus pour les élus et la classe dirigeante, mais le compte n’est pas bon pour les manifestants qui se sentent en grande précarité économique. Si la répression éteint le feu de la révolte sans changement structurel, les braises qui couveront sous les cendres pourraient bien incendier une nouvelle fois cet immense archipel de 283 millions d’habitants.

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