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Iran : bien au-delà du détroit d’Ormuz

publié le 20/04/2026 par Jean Paul de Gaudemar

Stratégie iranienne : au-delà d’Ormuz, une guerre économique qui vise le cœur industriel du Golfe

Ormuz, pivot d’une stratégie de pression globale

Beaucoup de commentateurs, voire d’hommes politiques, donnent parfois le sentiment qu’ils découvrent cet étroit passage conduisant de l’océan Indien au golfe Persique, par lequel transite non seulement 20% des hydrocarbures mais aussi tant de produits dérivés. Que l’Iran s’en serve comme pièce maîtresse de sa stratégie ne pouvait guère surprendre Trump ou Netanyahou. Mais ce serait également une erreur de croire que cette stratégie iranienne s’arrête au seul blocage du détroit. Elle repose aussi sur un autre élément, le moins perçu clairement.

Un goulot d’étranglement aux effets démultipliés

Elle consiste à viser systématiquement les sites de production industrielle des États du Golfe qui lui font face. Faut-il néanmoins rappeler que, quand on écrit ainsi IRAN, on ne désigne que le système théocratico-militaire qui dirige le pays et maintient sous sa coupe, par une répression féroce, la grande majorité des 90 millions d’habitants qui y vivent ou survivent. Quitte à s’en servir comme boucliers vivants avec la même désinvolture qu’en exécutant systématiquement tout opposant ou toute opposante. C’est aussi de ce peuple-là que « les gardiens de la révolution » bloquent la liberté.

Le blocage du détroit, aggravé par le surblocage américain

Il opère à double sens. Non seulement il empêche ou à tout le moins filtre la sortie du Golfe par les navires chargés au préalable dans les divers États du Golfe, mais il interdit aussi l’entrée des bateaux venus s’approvisionner en hydrocarbures ou autres produits, obligeant ces derniers soit à renoncer temporairement à leurs déplacements, soit à trouver d’autres routes ou d’autres sources d’approvisionnement. De ce fait, la mise en place de la marine américaine ne peut que bloquer encore davantage les navires ayant réussi à franchir le détroit vers l’océan Indien.

Certains experts estiment ainsi qu’aux 10 millions de barils par jour perdus du fait de ce blocage, le surblocage américain en ferait perdre au moins 2 millions supplémentaires. Si l’on rappelle que l’essentiel de cette production se dirige vers l’Asie et notamment vers la Chine, il est clair que c’est une forme implicite de déclaration de guerre à la Chine. Laquelle n’a pas manqué de réagir un peu plus vigoureusement que ce qu’elle avait fait jusqu’ici. Mais rien n’interdit de penser qu’à terme, le conflit latent entre les deux puissances s’aggrave, soit directement entre leurs marines respectives, soit indirectement, par le soutien chinois apporté à l’Iran…

Affaiblir les capacités industrielles des pays du Golfe

Mais l’Iran voit au-delà des seuls effets du blocage d’Ormuz. Si l’on prend en compte ses raids réguliers, souvent massifs, de missiles ou de drones vers les États du Golfe, on voit immédiatement que ce ne sont pas seulement les intérêts américains ou israéliens qui sont visés mais de plus en plus fréquemment les capacités industrielles des Émirats. Ainsi des attaques sur les installations pétrolières sur tout le pourtour sud du Golfe, du Koweït à l’Arabie saoudite voire le sultanat d’Oman. Ainsi du quasi-anéantissement de la capacité productive de gaz naturel liquéfié (GNL) du Qatar, et plus généralement des dégâts causés aux productions dérivées concernant les engrais à travers l’ammoniac ou l’urée, ou encore la production d’hydrogène ou encore d’hélium si indispensable à l’industrie des semi-conducteurs et d’autres secteurs.

Cibler l’outil industriel du Golfe pour peser sur le long terme

Aucun inventaire précis n’a encore été fait de tels dommages causés à ces productions et aux efforts accomplis par les États du Golfe pour diversifier leurs économies. Mais il est certain que plus cette guerre dure, plus ses effets de long terme seront sensibles. Certes, on pourrait considérer que la richesse accumulée par ces États leur permettra de reconstruire, mais cela prendra du temps et cela se répercutera durablement sur toutes les économies dépendantes de ces produits. Pour l’Afrique au sein de laquelle les États du Golfe ont beaucoup investi ces dernières années, l’effet sera également très rude, car cela va détourner une partie importante des investissements envisagés. En clair, quelque temps que dure encore cette guerre et quels que soient les termes de l’accord mettant fin au conflit, le Golfe ne sera plus capable de répondre à la demande de nombreux pays, non seulement en hydrocarbures mais aussi en produits dérivés.

Une nouvelle géographie des vulnérabilités énergétiques

Les négociations ne vont pas tarder à reprendre entre l’Iran et les États-Unis après le round d’observation d’Islamabad. Si elles aboutissent enfin positivement, il faudra se souvenir de cette réalité nouvelle du Golfe. Les États-Unis, eux-mêmes producteurs, n’y attachent sans doute que peu d’importance (sinon sur le cours des hydrocarbures dont ils subissent également les effets inflationnistes), mais ailleurs dans le monde, notamment en Asie et en Afrique, le choc sera forcément plus rude et plus durable.

La libération d’Ormuz sans la libération des Iraniens

Et comment ne pas ajouter que nul ne sait ce qu’il adviendra de ce peuple iranien massacré, par ses propres dirigeants comme par les dévastations provoquées par les armées américaine et israélienne. Sa libération était, paraît-il, la motivation première de Trump s’engageant aux côtés de Netanyahou dans le conflit. Mais on sait aujourd’hui qu’il n’en sera rien, que le système politique iranien va ressortir de cette guerre, certes affaibli sur le plan économique, militaire et diplomatique, mais peut-être encore plus redoutable à l’intérieur du pays.

Par la force ou la négociation, on parviendra peut-être à libérer le détroit d’Ormuz et à reconstruire les capacités industrielles du Golfe mais le peuple iranien n’en sera ni libéré ni reconstruit dans sa dignité.


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À lire également :Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p – septembre 2025.


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