Iran : pourquoi l’Afrique pourrait payer la facture de la guerre
Pétrole, routes maritimes, rivalités d’influence : comment la guerre Iran-Israël-États-Unis peut secouer l’Afrique
Photo :Le président iranien Ebrahim Raïssi lors de sa visite d’État à la State House de Nairobi, le 12 juillet 2023. © AFP/Simon Maina
Les États-Unis et Israël ont donc attaqué l’Iran dans la nuit du 27 au 28 février 2026, tuant le Guide suprême Ali Khamenei ainsi qu’un nombre important de hauts dignitaires du régime et ciblant d’importants sites militaires et logistiques. Il est encore difficile de savoir ce qu’il adviendra de cette offensive massive, a priori non destinée à être suivie d’une offensive terrestre. Fortement affaibli, le régime iranien peut néanmoins s’en relever et en faire payer le prix encore plus lourdement à son peuple. La durée, la puissance et les formes concrètes prises par cette attaque sont donc essentielles pour percevoir ce qu’il adviendra de l’Iran.
En attendant, c’est tout le Moyen-Orient qui s’en trouve déstabilisé et rend périlleuses toutes les routes aériennes ou maritimes, notamment dans le golfe Persique et en mer Rouge. La sécurité dans les deux détroits, d’Ormuz à l’entrée du Golfe et de Bab-el-Mandeb ou « porte des larmes » à l’ouverture de la mer Rouge, va donc être décisive pour le commerce mondial d’hydrocarbures mais aussi, peut-être, pour l’ensemble des marchandises circulant entre l’Europe et l’Asie.
En première analyse, on pourrait donc croire que l’Afrique n’en serait guère affectée. Mais en réalité, elle peut l’être au moins pour trois raisons : le renchérissement du prix des hydrocarbures, le contournement de l’Afrique par les routes maritimes en cas d’obstruction du passage par le canal de Suez, et le positionnement géopolitique des États africains dans ce conflit.
L’importance stratégique des deux détroits
Situé entre l’Iran et le sultanat d’Oman, le détroit d’Ormuz est essentiel à l’acheminement du pétrole issu des pays du Golfe et de l’Iran. Certes, il existe des oléoducs se dirigeant vers l’Occident, mais leur capacité est moindre et ils ne sauraient suffire à desservir le reste de la planète.
Même si, pour des raisons techniques de profondeur, l’essentiel des flottes passe plutôt dans un chenal proche des côtes omanaises, la capacité de l’Iran à verrouiller ce détroit est grande. Ce dernier pourrait donc affaiblir durablement le transit d’hydrocarbures, voire le bloquer, d’autant que la rive occidentale du Golfe qui lui fait face est parsemée de bases américaines.
La « porte des larmes »
Quant à l’autre détroit, ou « porte des larmes », situé entre Djibouti et le Yémen, il est au moins aussi stratégique puisqu’il commande l’entrée de la mer Rouge vers le canal de Suez. Il y a deux ans déjà, quelques mois après l’attaque terroriste du Hamas contre Israël, les Houthis, qui contrôlent cette partie sud-ouest du Yémen et donc le détroit, s’étaient violemment manifestés, par solidarité avec les Palestiniens et haine contre Israël, en bombardant avec drones et missiles les navires empruntant cette route.
Il en était résulté des décisions des principaux armateurs de dérouter leurs navires en contournant l’Afrique vers le cap de Bonne-Espérance, avec pour conséquence un renchérissement des produits venant d’Asie ou du Golfe, hydrocarbures ou autres marchandises, du fait de l’allongement des trajets.
Ces deux détroits constituent ainsi à eux seuls un carrefour international majeur, stratégiquement important pour la planète entière : près du tiers du commerce mondial transite par cette zone.
Les risques d’embrasement
Du fait de l’implantation des bases américaines, la riposte de l’Iran contre les États-Unis et Israël embrase déjà tout le Moyen-Orient. Tout dépend donc de la durée potentielle de cette guerre. Trump annonce plusieurs semaines, et Israël pourrait considérer qu’il en est de même pour sa propre sécurité si l’on en juge par le précédent de Gaza.
Mais l’incertitude demeure également sur l’attitude des autres protagonistes, qu’il s’agisse des États du Golfe ou des rares alliés de l’Iran qui restent, aussi affaiblis soient-ils. Ainsi des Houthis, par exemple, qui pourraient à nouveau perturber la navigation en mer Rouge.
Si le conflit dure, l’effet sera important au minimum sur le prix des hydrocarbures, du fait d’un blocage durable du détroit d’Ormuz. Mais il pourrait l’être davantage si le commerce mondial venait à être perturbé plus au sud, en mer Rouge.
L’Iran en Afrique : une présence discrète mais réelle
Comme beaucoup d’autres « outsiders », l’Iran dispose lui aussi de réseaux africains, sur un mode principalement idéologique. On ne peut toutefois oublier l’abondante livraison de drones iraniens, Shahed notamment, utilisés dans de nombreux conflits, au Soudan et au Sahel par exemple, de nombreuses sociétés écrans assurant ces livraisons.
On ne peut non plus oublier la livraison irrégulière de pétrole iranien par le biais de flottes « fantômes » affrétées par certains pays africains coutumiers du fait. Mais par ailleurs, l’influence du chiisme iranien est déjà forte dans plusieurs pays musulmans. Ainsi du Nigeria, probable épicentre de cette influence autour du sulfureux religieux Zakzaky et de ses très nombreux fidèles.
Mais les liens du Polisario avec l’Iran sont également anciens, une raison supplémentaire pour le Maroc de se ranger du côté occidental et de signer avec Israël les accords d’Abraham. L’université Al-Mustafa de Qom, en Iran, semble jouer un grand rôle dans cette lutte d’influence. Elle a ouvert de nombreuses antennes non seulement au Nigeria mais aussi en Afrique de l’Ouest ou en RDC, offrant à de nombreux étudiants des enseignements sans frais d’inscription. Plusieurs médias la comparent ainsi à ce que fut l’université Patrice-Lumumba à Moscou pour l’influence russe en Afrique.
L’impact économique possible d’un conflit durable
Si le conflit dure, le premier impact économique sur le continent sera la hausse du prix des hydrocarbures dans le monde. Même si les pays de l’OPEP+ viennent de décider de hausser leur production, il est peu probable que cela suffise à enrayer la hausse des prix à terme. Dans la situation financière de l’Afrique, cet effet peut être redoutable tant sa dépendance est encore grande aux importations.
Les quelque 22 pays africains que la Banque mondiale estime être en situation de surendettement ou en risque imminent de l’être pourraient voir leur situation rapidement aggravée, sans solution interne au continent ni solution externe dans la situation actuelle de tensions internationales. Même si du pétrole et du gaz iraniens continuent d’arriver en Afrique malgré les sanctions internationales, il est improbable que cela suffise à compenser l’accroissement du prix « normal » et des charges correspondantes.
Vers une inflation généralisée?
Un nouvel appauvrissement de certains pays du continent, les plus dépendants, est donc à prévoir. Le deuxième impact économique possible pourrait être le détournement des navires ne pouvant plus emprunter la mer Rouge si les pays situés à son bord deviennent partie prenante du conflit. On a évoqué les Houthis au Yémen mais, sur l’autre rive, en Somalie ou au Soudan, d’autres éléments pourraient s’en mêler par solidarité avec l’Iran.
Le contournement de l’Afrique par le cap de Bonne-Espérance pourrait apparaître favorable aux ports africains qui seraient poussés à se moderniser plus rapidement. Mais, même après l’expérience d’il y a deux ans, ces ports ne sont toujours pas en mesure de faire face efficacement à l’encombrement portuaire qui en résulterait ni à un traitement rapide des conteneurs.
Ce double allongement des trajets — transport maritime et saturation portuaire — entraînerait en Afrique comme ailleurs une inflation généralisée des prix de nombreux produits venant d’Asie.
Quel impact géopolitique ?
On a déjà évoqué la présence discrète mais réelle de l’Iran en Afrique. Son influence pourrait déclencher des tensions supplémentaires dans certains pays, par manifestation de solidarité, au Nigeria par exemple, ce qui pourrait fournir à Trump une raison supplémentaire de se manifester contre ce pays. Mais la grande inconnue reste la façon dont les grandes puissances tutélaires de l’Afrique, Chine et Russie, vont manifester leur soutien à l’Iran.
Il en est de même des autres composantes des BRICS : Brésil, Inde et, en Afrique, l’Afrique du Sud, l’Égypte ou l’Éthiopie, par ailleurs siège de l’Union africaine. Pour l’instant, les réactions y paraissent suffisamment modérées pour ne pas aggraver davantage le chaos actuel au Moyen-Orient. Mais tout peut évoluer très vite et faire se durcir les positions.
Étant donnée la forte dépendance des pays africains à l’égard de ces puissances, nombre d’entre eux pourraient en être affectés dans leur attitude politique. Il y a quelques mois seulement, l’armée iranienne participait au large du Cap, en Afrique du Sud, à des manœuvres militaires conjointes avec des membres des BRICS. À ce jour, rien n’indique que ces derniers soient tentés d’aller au-delà d’un simple exercice de circonstance. Mais si le conflit dure ?
L’Afrique, si proche du Moyen-Orient
Avant la Deuxième Guerre mondiale, rien ne pouvait se décider au Moyen-Orient sans le Royaume-Uni et la France, plus largement sans l’Europe. Aujourd’hui, l’Europe observe avec inquiétude cette nouvelle guerre après celle d’Ukraine, sans jouer qu’un rôle marginal. Les États-Unis dominent désormais la scène régionale, à la fois comme acteur militaire direct aux côtés d’Israël et comme protecteur des États du Golfe face aux ripostes iraniennes.
Mais l’extension de ce conflit dans le temps et la violence des destructions pourraient finir par impacter le monde entier, notamment l’Afrique, ce continent si proche du Moyen-Orient et finalement si imbriqué à lui par de multiples canaux d’influence.
Vous pouvez retrouver cette chronique, en français, en souscrivant gratuitement à « jeanpauldegaudemar.substack.com »
A lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – Septembre 2025
Tous droits réservés "grands-reporters.com"