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La Guinée dans les griffes de la Chine

publié le 15/12/2025 par Jean Paul de Gaudemar

La rupture affichée avec l’Occident masque surtout un basculement stratégique au profit de la Chine

Un pays sous influence

En août dernier, le général Mamadi Doumbouya, au pouvoir depuis le coup d’État de 2021, créait la surprise en nationalisant la mine de bauxite de Nimba, l’une des plus importantes du pays. Elle était exploitée jusqu’ici par la GAC (Guinea Aluminium Corporation), filiale du groupe émirati EGA (Emirates Global Aluminium, Émirats arabes unis – EAU).

Officiellement, Conakry sanctionnait un manquement contractuel majeur : l’absence de construction d’une usine de transformation du minerai en métal, pourtant prévue de longue date. Politiquement, le geste a été présenté comme un acte de souveraineté économique. Mais cette affirmation de principe masque surtout un déplacement des dépendances, au profit quasi exclusif de la Chine.

Un sous-sol stratégique, un modèle en débat

Depuis plusieurs mois, la junte guinéenne passe méthodiquement en revue les autorisations d’exploitation des minerais dont regorge le sous-sol du pays : bauxite (premières réserves mondiales et deuxième producteur), fer d’une qualité exceptionnelle, surnommé le « caviar de fer », mais aussi or, diamants, uranium, lithium, cobalt, etc. Cet inventaire a pu être interprété comme la volonté de rompre avec un modèle hérité de la période coloniale, fondé sur l’exportation de matières premières brutes, pour amorcer une industrialisation locale créatrice d’emplois et de valeur ajoutée.

Un tournant souverainiste

Plusieurs observateurs et médias ont vu, dans la décision d’août 2025, un regain de souverainisme et de protectionnisme, voire l’amorce d’un changement de modèle économique. Cette lecture apparaît toutefois fragile lorsqu’on examine l’ensemble des décisions prises par la junte depuis 2021. Derrière l’affichage d’indépendance vis-à-vis des partenaires occidentaux et du Golfe se dessine une dépendance accrue envers des puissances dites anti-occidentales. Le contentieux éclate officiellement en septembre 2024, lorsque la filiale GAC du groupe EGA ne respecte pas l’une des obligations centrales de son contrat avec l’État guinéen : la construction d’une usine de transformation de la bauxite en métal, pourtant prévue depuis quinze ans.

La stratégie des Émirats arabes unis

Le bénéfice attendu pour la Guinée était évident : activités industrielles, emplois et exportations plus rentables. Mais les Émirats arabes unis (EAU), très investis en Afrique, privilégient dans leur stratégie de l’après-pétrole l’implantation des unités industrielles sur leur propre territoire. Cette obligation contractuelle a donc été ignorée. On peut s’étonner que l’État guinéen ait mis tant de temps, avant comme après le coup d’État, à dénoncer un manquement pourtant central pour le développement du pays. La corruption n’est probablement pas étrangère à cette longue inertie.

Une nationalisation inachevée

La rupture avec EGA, actée en 2024, conduit la junte à nationaliser la mine et à rechercher de nouveaux partenaires. Mais la menace d’un arbitrage international freine les candidats potentiels. Les grands groupes occidentaux, Alcoa et Rio Tinto notamment, restent prudents afin de ne pas s’aliéner les EAU et leur puissance financière. Dans ce contexte, l’autorisation accordée à une entreprise chinoise pour construire une usine de transformation de l’alumine en aluminium apparaît comme un signal politique clair : la Guinée change de partenaire, sans nécessairement changer de logique.

Simandou, le précédent révélateur

Le dossier des mines de fer de Simandou illustre cette contradiction. Longtemps bloqué en raison de l’ampleur des investissements requis, il est débloqué par la junte grâce à un montage financier dominé par les entreprises et les banques chinoises. Officiellement, le groupe anglo-australien Rio Tinto reste associé au projet. Dans les faits, la maîtrise industrielle, financière et logistique revient largement aux acteurs chinois.

La rente avant le développement

Aucune clause ne prévoit la transformation locale du minerai en fonte, en fer ou en acier. La Guinée demeure une plateforme d’extraction. Le chemin de fer promis, accessible à la population lorsque les voies seront libres, ne modifie pas fondamentalement le modèle de développement.Le milliard de dollars annuel espéré par la junte est significatif pour les finances publiques. Rien ne garantit toutefois qu’il sera orienté vers les besoins structurels de la population.

Changer de partenaire ou changer de modèle

À la lumière de ces épisodes, la contradiction est manifeste. D’un côté, des exigences élevées envers les Émirats arabes unis ; de l’autre, une indulgence assumée envers la Chine. La souveraineté proclamée dissimule une dépendance redéployée. S’agit-il d’un simple déplacement de dépendance stratégique ou d’une volonté réelle de transformation économique ? Les orientations politiques et idéologiques de la junte plaident plutôt pour la première hypothèse.

Vers le bloc sino-russe

La Guinée pourrait s’inscrire dans la dynamique engagée par le Burkina Faso, le Mali et le Niger au sein de l’Alliance des États du Sahel (AES), se rapprochant du bloc formé autour de la Chine et de la Russie au sein des BRICS. L’influence occidentale, économique comme culturelle, s’en trouve fortement amoindrie. Rien ne permet toutefois d’affirmer que ce basculement soit autre chose qu’une nouvelle forme de post-colonisation, changeant de partenaires mais conservant les mêmes déséquilibres structurels.


Vous pouvez retrouver cette chronique sur la plateforme « jeanpauldegaudemar.substack.com » 

A lire également :

Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – Septembre 2025.


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