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Le panafricanisme sonne creux

publié le 13/04/2026 par Jean Paul de Gaudemar

L’UA réhabilite des putschistes, ignore ses guerres, cède le terrain à Pékin. Soixante ans après les indépendances, l’Union africaine célèbre sa propre impuissance à Addis-Abeba

Les 14 et 15 février dernier s’est tenu à Addis-Abeba le 39e Sommet de l’Union africaine. Comme à l’accoutumée, s’y sont opérés les changements relatifs aux instances, et le président burundais (Évariste Ndayishimiye) a ainsi succédé au président angolais (João Lourenço) dans le cadre de cette présidence annuelle tournante. Mais ce qui frappe le plus, une nouvelle fois, c’est le caractère inerte de cette organisation censée représenter le fer de lance et le cerveau du panafricanisme moderne.

Le silence des armes ?

S’il y eut un événement lors de ce 39e sommet, ce ne fut pas l’annonce d’une initiative exceptionnelle prise enfin par l’UA, mais plus prosaïquement le retour parmi leurs pairs des dirigeants guinéen et gabonais. Depuis leurs putschs respectifs, en 2021 pour la Guinée et en 2023 pour le Gabon, ces deux pays avaient été contraints par l’UA de ne plus participer à ses instances et activités. Leur retour en grâce auprès de l’UA est dû au fait que désormais, ils peuvent affirmer que la « transition » est achevée, et que l’ordre constitutionnel a été rétabli. Presque rapidement au Gabon (moins de deux ans), beaucoup moins vite en Guinée (cinq ans). C’est donc nantis des suffrages quasi plébiscitaires de leurs compatriotes (94% au Gabon, 86,72% en Guinée) que les deux présidents se sont présentés à l’UA et y ont été reçus et reconnus, à nouveau comme membres à part entière.

La leçon d’un sortant

Le contraste est à cet égard flagrant entre le discours solennel du président sortant, l’Angolais Lourenço, appelant sous les ovations au « silence des armes », et la présence des putschistes réhabilités, ceux-là mêmes ayant chassé leurs prédécesseurs par les armes avant de se faire élire. On dit que les deux hommes concernés, le Guinéen Mamadi Doumbouya et le Gabonais Brice Clotaire Oligui Nguema en sont sortis froissés, alors qu’ils ne songeaient qu’à faire place nette de régimes corrompus, et qu’ils avaient su le faire presque sans effusion de sang et en redessinant un ordre constitutionnel « démocratique ».

Quand les armes font la démocratie

On devine que cette petite blessure d’amour-propre face à la leçon administrée par Lourenço sera vite digérée, l’essentiel étant d’avoir pu récupérer leurs prérogatives au sein de l’UA. Le nouveau président entrant en fonctions lors de ce Sommet, le Burundais Évariste Ndayishimiye, leur a d’ailleurs immédiatement tendu une perche en faisant remarquer, sur un mode beaucoup plus conciliant, que la violence armée pouvait parfois être source d’un renouveau… masquant une réalité plus cruelle, celle d’un vide abyssal derrière la façade proprette de l’organisation.

L’impuissance face aux grands conflits du continent

Si l’on considère en effet les deux grandes ambitions de l’UA que sont la paix entre ses peuples et la création du grand marché intérieur africain, le bilan n’est guère brillant. Mais sur le plan intérieur, le continent n’est peut-être jamais apparu aussi divisé, d’un côté victime de la nouvelle guerre froide qui s’y déchaîne et de l’autre acteur de ses propres incuries.

Un continent en cendres, une organisation en toc

Les conflits ne sont en effet pas seulement nombreux en Afrique, ils y sont d’une violence extrême se traduisant depuis quelques années en millions de morts dont tant de victimes génocidaires, en déplacements incessants de populations, en insécurité alimentaire sinon en famine, en scolarisations perdues. Du nord au sud et d’ouest en est, ces conflits durent sans que l’ombre d’une solution apparaisse. Face à eux, l’UA n’existe pas, malgré tous ses simulacres et son Conseil de la paix fantomatique. Sahel, Soudan, Corne de l’Afrique, RDC, pour ne prendre que les conflits les plus lourds : l’UA n’y apparaît qu’en spectatrice. De fait, elle ne dispose d’aucune autorité, ni militaire, ni politique, qui légitimerait son action. Pas ou peu de troupes, pas de leaders politiques incontestés, pas d’autorités morales. Ni l’UA dans sa globalité, ni ses organisations sous-régionales ne sont en mesure d’opérer efficacement. Et les protagonistes de tous ces conflits le savent bien.

Les pompiers pyromanes

Seules les grandes ou moins grandes puissances qui, par ailleurs, continuent de piller le continent, pourraient exercer une influence sur le devenir de ces conflits. Mais elles ont elles-mêmes intérêt à les voir perdurer.

Le fantasme du grand marché intérieur

Le projet africain d’un grand marché intérieur est évidemment séduisant et laisse entrevoir une Afrique beaucoup plus unie et prospère. Mais la réalité est tout autre. Même dans les zones sous-régionales où le marché est en théorie plutôt libre, les obstacles s’accumulent dans les transits.

Routes barrées, marchés fermés

Ce sont le plus souvent des obstacles liés au transport par routes ou frets. Là, les contrôles légaux et illégaux sont très nombreux et se traduisent par de nombreux retards et des prix finaux difficilement justifiables. Dans certaines parties de l’Afrique de l’Ouest ou de l’Afrique australe, il existe encore une certaine fluidité des échanges mais, globalement, on est très loin de ce qui pourrait ressembler à un Marché commun. Cette situation est encore plus détériorée par les nombreux conflits. La guerre au Sahel par exemple a fortement perturbé la zone de la Cédéao où régnait une certaine fluidité des échanges. Mais la question principale n’est pas seulement celle de la capacité du continent à libérer ses échanges internes, même s’il était davantage en paix. La question doit aussi porter sur la nature de tels échanges et l’intérêt collectif que l’Afrique aurait à une telle libération. Mais sur le continent africain, rien de tel, étant donné, pour l’essentiel, l’absence d’échanges industriels ou de produits manufacturés à valeur ajoutée. La plupart des économies africaines se ressemblent dans la nature de leurs produits exportables, au point de faire perdre tout avantage comparatif qui engendrerait un gain collectif.

Matières premières contre produits finis : la malédiction continue

L’intérêt d’un grand marché intérieur africain est donc d’abord lié à la capacité des États à se développer sur un autre mode, c’est-à-dire à s’industrialiser, notamment en transformant les matières premières trop pillées jusqu’ici, et en créant ainsi les chaînes de valeur qui donneraient un véritable sens à ce grand marché intérieur. De manière un peu schématique, l’Afrique se caractérise par une capacité d’exportation pour l’essentiel limitée aux matières premières agricoles ou, surtout, aux minerais multiples dont les désormais fameux matériaux critiques, la transformation de ces produits s’effectuant principalement ailleurs que sur le continent. Son commerce extérieur avec la Chine en est la plus nette illustration. En gros, la Chine exporte vers l’Afrique deux fois au moins (en milliards de dollars) ce qu’elle en importe. En clair, elle inonde l’Afrique de tous les produits manufacturés que cette dernière ne peut produire. D’où un déficit commercial annuel supérieur à 100 milliards de dollars qui aggrave encore la dépendance d’un continent par rapport à l’autre.

Pékin avance, Washington recule

L’attitude respective des deux leaders économiques mondiaux, États-Unis et Chine, en matière de droits de douane est intéressante à observer à ce propos. D’un côté Trump semble vouloir se raidir et accroître encore ces droits pour une Afrique dont il ne peut guère attendre qu’elle vienne investir aux États-Unis. Cela ne manquera pas de tarir encore davantage ce commerce outre-Atlantique. De l’autre côté, la Chine tend des bras déjà grands ouverts à l’Afrique puisque le président Xi vient d’annoncer qu’à compter du 1er mai 2026, le continent serait exonéré de tous droits de douane dans ses exportations vers la Chine. Il s’agit assurément d’un geste géopolitique visant à se démarquer clairement de son concurrent.

L’UA, spectatrice de sa propre faillite

Face à ces nombreux défis, que fait l’Union africaine, sinon palabrer dans son palais d’Addis-Abeba et entretenir une bureaucratie n’ayant en rien démontré une quelconque efficacité. La course aux honneurs et aux emplois bien rémunérés y occupe apparemment plus de place que le développement d’initiatives visant l’atteinte de ses ambitions. Soixante ans après les indépendances, le panafricanisme, du moins celui ayant pris forme institutionnelle avec l’UA, semble bien en panne. Pourtant, à l’heure où le continent reste l’objet de toutes les convoitises et le champ de la nouvelle guerre froide, il serait utile que le continent sorte de cet engourdissement géopolitique et fasse à nouveau entendre sa voix, en sachant accompagner et amplifier les innombrables micro-initiatives porteuses d’avenir.

Vous pouvez retrouver cette chronique, en français, en souscrivant gratuitement sur « jeanpauldegaudemar.substack.com »

À lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p – Septembre 2025.


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