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Jean-Paul Mari

Jean-Paul Mari Journaliste, né en 1950 à Alger. Il quitte l’Algérie à onze ans. Etudes de psychologie, devient kinésithérapeute à l’hôpital Purpan à Toulouse, animateur de radio aux Antilles Britanniques, grand-reporter à Radio Monte Carlo, au « Matin de Paris » puis, de 1985 à 2014, au Nouvel-Observateur.

Il a publié plus de cinq cents reportages à l’étranger.

A écrit :

– « L’homme qui survécut.’’ Reportages. 1989. Ed. Jean-Claude Lattes

– « Le prix d’un enfant.’’ Document (avec Marie-France Botte). 1993 . Ed Robert Laffont

– « Il faut abattre la lune. » Récit, 2001. Ed Nil ( Réédité en mars 2003 sous le titre : « La Nuit Algérienne. » Ed NiL

– « Carnets de Bagdad », Récit, 2003, Ed Grasset – « Carnets, Israël Palestine » , Carnets de reportage (dessins de Yann le Bechec), 2004, Jalan Publications.

Un roman , « La tentation d’Antoine », Éd Robert Laffont, janvier 2013.

« Sans blessures apparentes », Enquête chez les damnés de la guerre, Octobre 2008, Ed Robert laffont, un ouvrage enquête sur les traumas et blessures psychiques.

–  « Les bateaux ivres », l’odyssée des migrants en Méditerranée, Éditions Lattès, 2015.

– « En dérivant avec Ulysse », Éditions J-C Lattes (Septembre 2018).

-« Les fantassins de la République », avec le Professeur Frédéric Adnet, Ed. Flammarion, octobre 2020.

– « Oublier la nuit », Essai, Editions Buchet-Chatel, septembre 2022

A réalisé :

– « Irak, quand les soldats meurent », reportage, 64 minutes, 2006, produit par la Compagnie des Phares et Balises et diffusé sur Arte.

-« Sans Blessures Apparentes », 63mn,  2010, film tiré de son livre du même nom.

– « Les migrants ne savent pas nager », 65mn, diffusé sur Public-Sénat et TV5 Monde, 2016.

-« La Bleuite, l’autre guerre d’Algérie », 52 mn, diffusé sur France5 (Mai 2018) et Public-Sénat.

 

Prix :

Prix Albert Londres (1987).

Prix des Organisations Humanitaires Agena (1989).

Prix Bayeux des Correspondants de guerre, (Ouest-France), 1997.

Prix Bayeux des correspondants de guerre (1998).

Prix Louis Hachette (2001).

Prix Méditerranée 2002 (pour le livre : « Il faut abattre la lune. »)

Grand Prix des Lectrices Elle 2009 et Prix 3ème Assises du journalisme (pour le livre « Sans blessures apparentes)

Grand Prix et Prix du Public au FIGRA, Festival International du Grand Reportage d’Actualité, 2010, (pour le film « Sans blessures apparentes »).

-Prix CICR (Comité International de la Croix-Rouge) au festival de télévision de Monte-Carlo en 2017 (pour le film « Les migrants ne savent pas nager ».

– Prix « Encre Marine » 2018 (pour le livre  » En dérivant avec Ulysse »)

– Prix Transfuge 2022 ( pour « Oublier la nuit »)

– Finaliste Prix Renaudot ( pour « Oublier la nuit »)

 

Il est le créateur et l’animateur du site « grands reporters.com »

 

L’Editio. « Lettre à ma mer », par Jean Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Ah ! Te revoilà, toi ! Mais où étais-tu donc passée? Depuis qu’on a pris le chemin du retour vers la Sicile, tu nous refais les yeux doux et le dos rond. Les 1817 tonnes de l’Aquarius glissent sur une mer lisse, une eau bleue miroir, sans un souffle de vent. Ce matin, après une nuit sans cauchemars, j’ai écarté les rideaux de ma cabine sur un ciel transparent et léger. Dehors se profilait le paradis. Levanzo, Marettimo et Favignana, les îles des Égades à l’ouest de la Sicile, ses plages dorées, son vin noir et ses rougets frits. Surpris, j’ai écouté. Pas un craquement, plus le moindre signe de cette colère qui tourmentait la grande carcasse d’acier de notre Aquarius. Il y a quelques heures à peine, face aux côtes libyennes, je ne t’ai pas reconnu sous ta lumière grise, les lèvres ourlées d’une bave d’écume et le creux de tes vagues grimaçant un vilain rictus mortuaire. J’étais abasourdi. Notre mer la Méditerranée ne m’avait pas élevé avec autant de dureté. Et ce vent, ce vent ! Sifflant comme Scylla quand elle saisit les naufragés et les noie sans pitié. Ce matin-là, ce n’était même pas des marins, mais des Africains à la dérive. Ne savaient même pas nager ! Leur moteur cafouillait, leur Zodiac dégonflé fuyait de toutes parts, radeau du désespoir qui convulsait sur l’eau comme un animal à l’agonie. Ils n’avaient aucune chance! Et toi, tu t’acharnais. L’Aquarius est arrivé juste à temps. On te les a arrachés. Et la nuit, sur le pont de notre bateau, je les ai écoutés. D’abord, Priscille, et son bébé de trois mois, prénommée « Bénédiction », partie du Cameroun son bébé à peine né, pour fuir un mariage forcé, pour lui donner une vie où elle aura le choix. Et Willy, cinq ans, rivé au bastingage face à l’inconnu me demandant « s’il y avait des poissons dans la mer qui mangent les hommes ? » Et l’autre, gaillard de vingt ans, fils de grand magistrat, père décédé et mère ruinée, dépossédée, escroquée par son oncle, qui a décidé de trouver l’argent pour réparer l’injustice. Et Siku, le Nigérian, qui a fui Boko Haram. Comme Cyril, le Camerounais, Chrétien, lui aussi menacé par les islamistes. Cyril, frappé par le syndrome libyen, racisme, séquestration, viols et « maisons de torture ». Cyril, qui parle comme un docteur en philosophie en racontant à voix basse les milices et les tueurs de Daech, les migrants forcés de prendre les armes pour jouer la chair à canon. Et ces pauvres bougres qu’on drogue pour les transformer en tortionnaires de leurs frères. Ainsi dans ces formes qui dorment autour de nous enroulées dans des couvertures, il y aurait côte à côte torturés et tortionnaires ? Et Cyril a fait oui de la tête. Dehors, la mer grondait, ricanait et je ne la reconnaissais plus. Pour ne pas la haïr, je me suis forcé à me rappeler les dauphins venus à notre encontre lors du sauvetage du Zodiac. Un, deux, trois, quatre puis cinq dauphins qui se sont placés juste devant la proue du bateau. Sont restés là longtemps. Jusqu’à ce qu’on le trouve. Pour nous montrer le chemin. JPM

L’Edito: « Quand volent les migrants », par Jean Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Qu’ils sont sages et disciplinés nos réfugiés ! Sur le pont de l’Aquarius, ils sont 118 à faire la queue, baluchon à la main, tête enfouie dans une couverture grise, à balancer au gré de la houle leur marche des sépulcres. Devant eux, l’île de Lampedusa, la mer, et le bastingage de bâbord à enjamber. L’Aquarius a navigué toute la nuit à vitesse réduite, histoire de ne pas déranger leur sommeil de revenants. Les vagues nous ont d’abord bercés, avant de nous réveiller, au petit matin. Le mauvais temps était de retour. Le vent nous interdisait l’entrée dans le port. Il fallait trouver un endroit à l’abri derrière l’île et transborder nos rescapés vers deux grosses vedettes des garde-côtes qui attendaient. Les migrants, pourtant habitués à tout, ont un peu écarquillé les yeux en voyant les membres de l’équipage italien en combinaison blanche, gants de plastique blanc et masques sur le visage. L’un d’eux, plongeur, était tout d’orange vêtu, une caméra go-pro fichée au sommet du crâne. Un doux mélange du principe de précaution et de règlement sanitaire. Le peuple des Martiens a tendu les bras au peuple des couvertures, quelques ordres en sicilien ont réglé la manoeuvre et le transbordement a commencé. Les deux navires, bord à bord, montaient et descendaient au gré des vagues de trois mètres, leurs coques risquant à tout moment de se percuter, masses d’acier chacune capable d’écraser d’un coup toute une colonie de vacances. On a commencé par les deux bébés que de rudes bras de marins ont cueillis avec la douceur d’une nourrice, puis leurs mères, un adolescent sans béquille, les jambes paralysées par la poliomyélite et enfin les hommes, parfois plus lourds que leurs sauveurs. Sur l’Aquarius, marins et capitaine briefaient chaque candidat au grand saut : - « Tourne-toi ! Regarde-nous ! Descends l’échelle un pied après l’autre. Et lâche tout quand on te le dit...maintenant ! » Un bateau montait, l’autre plongeait et un corps volait dans l’intervalle, assuré par quatre paires de bras, au-dessus de l’eau qui écumait de rater sa prise. Deux fois, nous avons dû changer de mouillage. Deux fois, le vent et les vagues nous ont rattrapés. La vedette et l’Aquarius sautaient comme des bouchons, mais les migrants volaient bien droit, atterrissant en douceur sur le pont de la vedette italienne, en terre d’Europe. Au bout de deux heures d’acrobatie, les réfugiés ont terminé au chaud et nous en sueur. L’Aquarius était vide. Les marins des deux bateaux se sont applaudis, soulagés, les migrants ont dit au revoir de la main, et on a vu s’éloigner le peuple des ressuscités, visages noirs d’ébène et sourires de nouveau-nés. Le capitaine Klaus, responsable de l’Aquarius, les a longtemps suivis d’un regard où se lisait à la fois soulagement et révolte : «Vaudrait mieux qu’ils voyagent en avion, non?» JPM

L’edito : « La flottille des désespérés », par Jean-Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Aujourd’hui, il s’est passé quelque chose d’effrayant. La confirmation de ce que redoutions. Hier, en regardant la mer qui se lissait sous nos yeux, l’absence de vent, le ciel bleu et sans nuages de la Méditerranée retrouvée, on a compris. Après une semaine de mauvais temps, les migrants allaient pouvoir se jeter à l’eau. Devant nous, sur la côte libyenne, les passeurs piaffaient, pressés de reprendre leur commerce des hommes. Leur traite. Là-bas, des Africains, candidats au départ, attendaient, entassés dans des bicoques près de la plage, la peur au ventre. Peur de la brutalité des passeurs, peur de ne pas partir, peur de continuer à endurer leur calvaire dans l’enfer libyen. Il a suffi d’une journée d’accalmie, une seule. Et c’est toute une flottille qui a pris la mer. Sur la passerelle, les messages du MRCC, le centre maritime de Rome, parvenaient à la cadence d’une agence de presse. 5H50 : « bateau en détresse- position inconnue – vigilance ». 6H10 : deux bateaux en détresse – position »...trop loin pour nous ! 8H00 : « un Zodiac secouru par Marine italienne ». Ouf ! Un répit. 8H38 : « Nouveau bateau en détresse. Lat : 32° 55’ N / Long : 012° 30 E». Un autre ? Oui, un autre. Dans la même zone. Ils sont partis de l’Ouest de Tripoli. Sans doute des plages de Zuwara, la route la plus courte vers la Sicile. Rome nous demande de filer plein ouest, pour aller à leur rencontre. 9H13 : « Deux autres bateaux en détresse... » On fonce à dix nœuds en poussant nos machines. La mer bruisse d’appels radio. Les navires militaires de l’Opération Sophia sont eux aussi à la manœuvre. Trop de Zodiacs sur l’eau, trop de naufrages possibles. Rome distribue, coordonne. Et on arrive à temps. Le voilà, sa masse grise de fragile jouet de plage perdu entre deux vagues. Premier repérage en canot. Ils sont nombreux, il y a des hommes, des femmes, des gosses, des bébés. On charge 120 gilets de sauvetage. Et peu après, ils arrivent. D’abord les deux nourrissons extraits du fond du Zodiac. Et deux enfants de 2 et six ans, Erwan et Willy, de Centrafrique. Leur mère monte à bord, fait des gestes pour dire qu’on leur a tiré dessus, s’effondre. Dora, une jolie Nigériane, s’écroule elle aussi en pleurs, sans pouvoir dire un mot. Souleimane remercie le ciel par une prière à même le plancher du pont. Et il faut porter un jeune de dix-huit ans, atteint de polio, et qui a perdu ses béquilles en Libye. Certains sont plus forts, sourient, remercient comme ce groupe venu de Yaoundé au Cameroun. Mais tous sont trempés jusqu’aux os, grelottent au soleil, demandent une couverture, une bouteille d’eau, un biscuit. On s’éloigne du Zodiac, dangereux, lesté d’un bidon d’essence qui fuit. Au fond du rafiot, toujours ces planches et ces longues vis, pointes en haut, assez longues pour déchirer pieds et jambes. Un marin de chez nous essaie de percer le boudin en mauvais plastique, déjà largement dégonflé. Le « Zodiac » ne serait pas allé bien loin. A bord, on compte : 119 réfugiés, 13 femmes, deux enfants, deux bébés. Et les appels radio qui continuent à courir sur l’eau. Une véritable flottille en détresse. Et toute une mer qui gémit. JPM

L’Edito:  » Un gros bébé sur l’eau », par Jean-Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
D’abord, il y a eu le silence. On était seul sur l’eau. Et la mer nous paraissait bien vide. Nos veilleurs guettaient la crête des vagues, à la recherche d’un point gris émergent, un Zodiac, avant que le creux de la houle ne l’enfouisse en son sein. Parfois, dans les jumelles, la silhouette d’un cargo, filant vers Tripoli. Et à la nuit tombée, une lune qui inventait des ombres d’éphémères radeaux de rescapés. Et puis un matin, l’appel du MRCC, le centre maritime de Rome, pour nous signaler un Zodiac, cent personnes, en détresse. Trop loin de nous. Le temps sur l’eau est parfois synonyme de naufrage. On a poussé les machines, l’estomac noué. Soudain, on les a vus, surgis de nulle part. Deux grands navires de guerre, un espagnol à l’est, un anglais à l’ouest, qui filaient vingt nœuds, le double de notre vitesse. Et ils fonçaient vers le minuscule Zodiac gris pris en tenaille. « Sophia », le nom a couru sur la passerelle. « Sophia », bien sûr, du nom de l’opération militaire lancée en mai dernier par l’Union Européenne dans la partie sud de la Méditerranée centrale, joliment siglée EUNAVFOR MED. Seize États membres, cinq navires de combat, un porte-avions, des hélicoptères, des militaires, des torpilles, des canons face aux côtes libyennes. Objectif : identifier, capturer et neutraliser tout ce qui flotte et peut-être utilisé par des passeurs ou des trafiquants de migrants. Ils ont le droit d’arraisonner un bateau suspect, le sommer de s’arrêter, le fouiller et s’il y a soupçon, de le saisir. Une quinzaine de suspects ont déjà été remis à la justice italienne. La deuxième étape de l’opération, pénétrer à l’intérieur des 12 miles nautiques, une vingtaine de kilomètres, n’attend plus que le feu vert du Conseil de Sécurité et feu vert officiel de Tripoli. Face à une telle armada...notre Zodiac paraissait bien fragile. Rome a demandé par radio à l’Aquarius de rester à l’écart, mais présent, en assistance, avec notre clinique médicale opérationnelle à bord. Puis les militaires ont commencé leur opération de sauvetage. Ouf de soulagement sur la passerelle. Ah ! bien. Les militaires savaient aussi secourir. D’ailleurs, le très vilain nom de EUNAVFOR MED avait été rapidement remplacé par « Sophia », du prénom d’un bébé de réfugiés né à bord d’un navire de secours allemand en août dernier. Les jours suivants, ils étaient toujours là, visibles. Un Italien notamment qui nous accompagnait au gré de nos changements de cap. Le « Virginio Fasan » - navire amiral ! – portait le nom d’un commandant de la Deuxième Guerre mondiale qui avait préféré saborder son vaisseau plutôt que de le livrer aux Allemands. Il ne nous quittait pas de ses jumelles. Le temps s’est soudain mis au beau, autorisant le départ des embarcations de réfugiés. Et l’Aquarius a dû aussitôt reprendre sa ronde et la veille. N’empêche. L’Amiral nous fait parvenir un dernier télex pour « exprimer sa gratitude pour votre inestimable soutien apporté aux autorités italiennes dans cette difficile situation ». Finalement, Sophia ne manque pas d’élégance. JPM

L’Edito:  » A même la peau », par Jean-Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Quelque chose a changé sur l’Aquarius. Et pas seulement le temps. Du Grand frais, 7 sur l’échelle de Mr Beaufort, vagues de 5 mètres de haut, vent de 50 à 60 km/h, l’écume blanche soufflée en trainées et train de lames déferlantes. Le navire monte, descend, roule et les coursives sont habitées par des hommes qui titubent, bras écartés, comme des alcoolos au petit matin. Non, ce n’est pas cette mer qui dérange. Plutôt un mouvement de houle qui vient de l’intérieur. La flamme est toujours là, la volonté de faire intacte. Sauf qu’entre temps, l’Aquarius a hébergé 74 réfugiés. Et ce qu’ils ont dit, le peu qu’ils ont lâché, par bribes, sur leur calvaire, en mauvais français ou anglais, la gorge serrée ou pire, sur un ton apparemment détaché, a mis l’équipage face au réel de l’horreur. Depuis, tout le monde est plus silencieux. Et sait que chaque sauvetage apportera son lot de gifles. Patrick, notre photographe, s’enferme parfois dans sa cabine. Lui, il savait déjà. Sur son écran, deux photo. Une, au petit matin, grisâtre, couleur du plastique du « Zodiac » du dernier sauvetage ; l’autre, en noir et blanc, une jonque en mer de Chine, bourrée de boat-people vietnamiens, surmontée d’un grand « SOS » noir écrit à l’huile de moteur sur un sac de jute. C’était il y a 28 ans, sur le « Mary », un navire affrété par un mécène de Monaco. À Cergy-Pontoise, le jeune pigiste s’était lié d’amitié avec Monsieur Thanh, sauvé quelques années plus tôt et devenu cadre dans une société d’alimentation. En apprenant le projet en mer de Chine, Patrick s’est précipité. Il avait vingt ans. En un mois, le « Mary » a secouru 327 hommes, femmes et enfants. Débarqué, un peu sonné, le jeune photographe a couru la Roumanie, la Somalie, le Cambodge et le Burkina Faso. Mais à l’époque, l’humanitaire n’était pas encore un métier. Deux enfants à nourrir, un poste à Nice-Matin, un autre à Ici Paris, des Boat-people au People et cette photo qu’il regardait souvent, en noir et blanc, couleur du tatouage qu’il s’est fait faire sur l’épaule droite : « SOS. Boat people. 1988 ». Aujourd’hui, le voilà en Méditerranée, sur l’Aquarius. Ses cheveux et sa barbe ont blanchi. Des hommes dérivent toujours sur l’eau, mais on ne les appelle plus « réfugiés » mais « migrants ». Et quand on les a déposés à Lampedusa, Patrick le photographe a eu un haut-le-cœur en découvrant des voitures de police à côté des ambulances de la « Miséricordia ». Les rescapés vietnamiens circulaient librement dans le camp de réfugiés de l’île de Palawan aux Philippines, nos Africains migrants, eux, attendront leur sort dans un camp de rétention gardé par des Carabinieri. Depuis, Patrick passe un peu plus de temps qu’avant dans sa cabine à éditer ses photos. Il a partagé son écran d’accueil en deux, la jonque de Chine d’un côté, le Zodiac de l’autre. Il pense souvent à son ami, Monsieur Thanh, aujourd’hui disparu. Et, à la première escale, il a juré de se faire tatouer un second « SOS ». Sur l’épaule gauche. JPM

L’Edito: « J’ai mal à la Libye », par Jean-Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
C’est l’histoire d’une gamine qui rêve devant une photo de magazine. On y voit un médecin assis à l’arrière d’un pick-up, en Afrique, un bras levé pour tenir une perfusion au-dessus d’un blessé. Et la petite fille se fait une promesse : « Un jour... » Rêve de gosse. Anne a aujourd’hui 51 ans. Elle a fait médecine et 4 ans d’internat mais seule une matière l’intéresse, la médecine généraliste, loin des cabinets et des hôpitaux bien trop blancs. Ce sera l’Afrique, le Cameroun d’abord, la « Vallée des combats » où huit tribus animistes et très guerrières font une trêve, le jour de Noël, pour faire plaisir au toubab chrétien. En Égypte, Anne fait escale, et y reste quinze ans, amoureuse d’un copte-orthodoxe son futur époux. Revenue en France, elle choisit la Normandie, pour leurs deux enfants, la mer et une tentative de médecin de campagne. Calais n’est pas loin. Et les premiers migrants souffrent d’épuisement, de tuberculose, de vieilles blessures et de terribles traumas psychiques. Dans la tente de sa salle d’attente, les adultes s’emparent des crayons pour enfants et dessinent des bateaux qui coulent et des hommes qui se noient. Alors quand elle apprend que l’Aquarius, le navire affrété par SOS MÉDITERRANÉE, part en campagne... La Méditerranée, notre mer pleine de grâce, sait aussi se montrer cruelle. La tempête empêche les départs des migrants. Docteur Anne en profite pour distribuer de l’anti-mal de mer et briefer son équipe de « Médecins du Monde », Stéphanie, l’urgentiste mexicaine, les infirmières Céline et Maryse et Richard, un logisticien de choc. Au matin du onzième jour, le réveil est brutal. Un Zodiac, sur l’eau, bourré de réfugiés. Un quart d’heure plus tard, la clinique de bord est opérationnelle et voilà les premiers rescapés qui arrivent. Dans quel état ! Ils titubent, raides, le regard vague, trempés jusqu’aux os, tétanisés par le froid, s’effondrent sans un mot. On déchoque une femme enceinte, on recoud le pied d’un homme transpercé par les clous au fond du Zodiac, on panse toute la misère du monde. Anne sait écouter les migrants. Les hommes lui racontent l’horreur, par petits bouts, la faim, la soif, les coups, la torture, l’humiliation dans les geôles libyennes. Les femmes, elles, ne disent pas un mot. La plus jeune, la plus jeune, se cache, roulée ne boule sous la table d’examen. - « Où as-tu mal ? » - « Je n’en peux plus.» - « Un homme t’a fait du mal ? » -« Je n’en peux plus !» La gamine est enceinte. Anne comprend qu’elle a été violée. Comme toutes les autres rescapées. Le médecin de Calais revoit les terribles dessins faits par les migrants de la jungle, clairs, précis, souvenirs intacts. Traumatisés. Le lendemain, sur le port de Lampedusa, médecins et réfugiés s’appellent par leur prénom et s’embrassent. Et Anne fait passer de petites notes médicales aux autorités sanitaires italiennes : « attention à celui-ci, blessé...attention à celle-là, fragile. » Le bateau, vide, est revenu sur la mer démontée face à Tripoli. Malgré ses vingt-cinq ans de carrière, Anne confesse qu’elle n’a jamais vu de tels maux, une telle détresse. Une sorte de syndrome inconnu. Comme cet homme jeune venu la voir en consultation. Une fois, deux fois, trois fois, le médecin a demandé :«De quoi est-ce que souffres?» Et le jeune migrant a fini par répondre : « J’ai mal à la Libye. » JPM

L’Edito: « Ô rage… », par Jean paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Le temps de la mer n’est pas toujours celui des hommes. Deux jours que nous avons quitté l’escale de Lampedusa où nous avons déposé nos 74 réfugiés sains et saufs. L’Aquarius a poussé sans moteur de 2300 kw pour filer toute la nuit et arriver à 6 H00, pile à l’heure où les migrants atteignent les 20 miles au large de la côte libyenne. Peine perdue. La mer creusée, le vent violent, empêchaient tout départ des fameux « Zodiacs » qui ne sont que des bateaux pneumatiques, façon gros jouets de plage. Têtu, notre navire a recommencé à patrouiller, d’est en ouest, d’ouest en est. Et la Méditerranée a pris en soirée une vilaine couleur grise. Ce matin, le froid est arrivé, moins de 14 °. Pour partir, les migrants sont obligés de se jeter à l’eau et de nager le plus vite possible jusqu’à leur embarcation ancrée loin de la plage. À peine arrivé à bord de l’Aquarius, Moussa, un ancien footballeur ivoirien s’est effondré. Il venait de perdre ses deux frères. Les militaires les avaient rafalé sur la plage. Quand les fugitifs finissent par grimper dans leur Zodiac, ils sont déjà terrorisés, épuisés et trempés jusqu’aux os. La nuit, le froid, le vent font le reste. La mer est cruelle. Et moi, j’enrage. L’Aquarius est condamné à faire des ronds dans l’eau, parfois sous l’eau. Comme dans le mess où chaque vague de quatre mètres submerge les hublots en vous donnant l’impression de vivre à l’intérieur d’une machine à laver. On reste là, à regarder les petites bulles d’air qui tourbillonnent vers la surface, avec l’étrange sensation d’être un noyé. Et cette météo qui annonce des vagues de six mètres ! Déjà mal à l’aise sur ma table d’écriture qui joue les rocking-chairs, je me vois mal faire l’ascenseur entre le rez-de-chaussée et le deuxième étage. Bah ! La mer n’est pas un animal domestique.Tripoli n’est pas une station de métro et on ne peut pas demander aux migrants d’annoncer l’heure et le lieu de leur arrivée. De préférence en soirée, juste avant le journal de vingt heures ! D’un côté, cette absence nous rassure. Pas de radeau sur l’eau, pas de naufrage. Nous sommes là pour secourir ceux qui se noient, pas pour « faire du chiffre ». Sauf que l’équipage sait que ce n’est pas par manque de prisonniers sur la plage. Ils sont là, impatients d’embarquer. Et ils souffrent. Il suffit d’écouter les récits de Assiz, Moussa, Zenawi...tous disent que la Libye et un enfer. Et que chaque jour qui passe est une épreuve. Je les imagine, hommes et femmes, coincés dans le baraquement où les passeurs les entassent, regardant comme nous la mer pour savoir quand leur calvaire finira. Demain ? Oui, demain, peut-être. La Méditerranée devrait se calmer. L’Aquarius, notre navire, est au bon endroit. Nous sommes là. La rage, oui, mais sans le désespoir. Et tant pis pour le journal de vingt heures ! JPM

L’Edito. « Entre Thawarga et Calais », par Jean Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
J’ai quitté Assiz sur le quai du port de Lampedusa. À travers la vitre du bus qui emmenait les réfugiés au camp de rétention, je l’ai vu rire comme un gamin en exhibant son tee-shirt « j’aime pas le lundi ». L’Aquarius a aussitôt largué les amarres et filé plein sud vers la Libye. Sans ses 74 migrants, le navire semblait un peu vide. Allongé sur ma couchette, j’avais du mal à dormir même après une nuit sans sommeil. Je repensais aux sept années de cavale d’Assiz, de sa Guinée natale jusqu’à l’enfer libyen, son kidnapping, la détention, la torture, les cicatrices sur son visage. Soudain m’est revenu, très clair, le souvenir d’un reportage pendant la guerre là-bas. D’abord la longue route côtière qui suivait l’itinéraire des batailles jusqu’à la chute de Khadafi le bouffon sanguinaire. On longeait la mer de Tripoli à Misrata, ville martyrisée par un siège de quarante-cinq jours. Un peu avant s’élevaient des colonnes de fumée noire des ruines de Thawarga, cité fantôme autrefois peuplée de trente mille habitants. Plus aucun humain dans les rues vides. Des chiens errants, des ânes, des vaches affamées, à l’abandon. Et dans le salon de cette villa où j’avance un pied prudent, un grand tapis moelleux occupé par un mouton mort de soif. Je me souviens de la mort et de la désolation. Partout des villas saccagées, la vaisselle fine brisée, le mobilier pillé, les rideaux arrachés, les lits couverts de merde. Sur le fronton d’une maison, une main avait écrit : « Negros. Esclaves. » Thawarga a toujours été une cité de lépreux. C’est ici qu’on regroupait les esclaves arrachés à l’Afrique tropicale, ici que leurs descendants se sont sédentarisés. Des immigrés de l’intérieur à la disposition des notables arabes locaux. Un cortège de domestiques, de manœuvres et de filles à abuser. Khadafi s’en est servi pour enrôler de force ses hommes de main. Pour leur malheur. J’ai tourné longtemps dans la poussière de Thawarga. Le vent des combats chargeait l’air de fumée grasse, de sable et d’électricité. Venu des dunes, il soufflait sans faiblir. Si longtemps que les arbres poussaient inclinés vers la mer. Si fort qu’il avait fait basculer le talus du chemin de fer en construction. Ce vent du désert rendait fou. Et la nuit, au coin d’un feu puant l’essence, les combattants de la katiba de Misrata s’excitaient à coups d’histoires de mercenaires africains, de récits d’exactions épouvantables, de trahison et de complots. Ah ! la faute aux Noirs bien sûr ! Après la victoire finale, les « combattants de la démocratie » ont dévasté la ville sans défense qu’ils ont rebaptisée « New Misrata ». Thawarga avait trahi, Thawarga devait disparaître. En quittant la cité en ruines, j’ai pu lire sur un mur en grosses lettres l’objectif de cette noble bataille : « Épurer la ville de ses esclaves à la peau noire. » L’Aquarius est arrivé à l’aube devant les côtes libyennes, pile à l’heure où les migrants se jettent à l’eau. Mais la Méditerranée était mauvaise et ses eaux vides. On est resté là à se dandiner sur les flots, face aux immeubles de Tripoli qu’on voyait à l’œil nu. Allez ! Venez, camarades migrants, si vous y tenez. Calais, pour un Noir, c’est pas terrible, je sais. Mais c’est toujours mieux que le vent du désert libyen. JPM

L’Edito: Douzième jour : « J’aime pas le lundi », par Jean-Paul Mari.

par Jean-Paul Mari
Quand on l’a hissé sur le pont de l’Aquarius, mouillé et fripé, il grelottait. L’un de nous lui a enlevé son blouson en mauvais nylon pour l’enrouler dans une couverture. Sous sa veste, il portait un tee-shirt blanc inscrit : « J’aime pas le lundi ». J’ai regardé ma montre, il était 6h40 ce lundi 7 mars. Plus tard, les réfugiés dormaient, assommés, la tête enroulée dans une serviette éponge, ne se réveillant que pour demander à boire, à manger, une aspirine. Assiz a étalé son tee-shirt sur le pont pour les sécher. « J’aime pas le lundi » éclatait au soleil. Torse nu, il est sec comme un migrant en cavale. La sienne a duré sept ans. Depuis sa Guinée natale, vers le Sénégal, la Mauritanie, le Maroc, l’Algérie, la Tunisie jusqu’en Libye. Avec des allers-retours entre les pays au gré des expulsions policières et du travail dans les champs. Il avait 18 ans, il en a 25. Assiz a survécu, il a tout encaissé. Même en Libye, le seul pays capable d’effacer son sourire d’adolescent. Il dit le racisme, les civils armés, les hommes qui vous crachent dessus, frappent et rackettent, les gosses qui vous pointent une lame sur le ventre - « Donne l’argent, sale négro ! » - au milieu de respectables vieillards qui sourient au turbulent gamin. Et les « Maisons de torture ». Assiz est kidnappé, revendu, séquestré, affamé, fouetté, torturé. On lui tend un téléphone pour appeler sa famille en exigeant une rançon. Cela tombe bien, son village n’a pas le téléphone et sa mère pas un sou. Assiz est un mort en sursis. Et il se réveille le matin, le corps et le visage couvert de cicatrices, entouré des corps de ceux qui n’ont payé assez vite. Au bout de trois mois, il réussit à s’évader. Il se cache, réussit à récupérer huit cents euros pour payer un intermédiaire qui encaisse et disparaît, trouve l’argent pour un deuxième voyage et le voilà, en pleine nuit, pieds nus sur une plage près de Tripoli. Le passeur libyen lui montre le « Zodiac » posé sur la mer, gros jouet de plage normalement interdit de navigation. Les migrants ne savent pas nager. Ils entrent dans l’eau, pataugent, s’agrippent, se battent, coulent. « Il y a eu deux ou trois noyés cette nuit-là », dit Assiz. Ceux qui réussissent à grimper dans l’embarcation découvrent un plancher fixé par de longs clous, pointes vers le haut, véritable tapis de fakir qui interdit de s’allonger. La première déchirure du plastique est survenue à l’aube...l’Aquarius est arrivé à temps. Assiz remet son tee-shirt blanc : « J’aime pas le lundi » et retrouve son sourire face au port de port de Lampedusa: « Je me sens comme un bébé qui vient de naître. » Moi, je pense à Donald Tusk, président du conseil européen, qui a annoncé que les « migrants économiques » ne passeraient plus par la route des Balkans. La Turquie a réussi son chantage. Elle a obtenu de l’argent et des visas ouverts pour l’Europe, et promis d’interdire la mer vers Lesbos. La Libye restera le chemin. L’Aquarius, lui, fonce à 10 nœuds, plein Sud, vers la côte libyenne. Le soleil brille et la mer est calme. Nous serons sur zone dès demain 6H00 du matin, à l’heure pour les migrants. Cela me rassure. Moi, j’aime bien les lundis. JPM

L’Edito: « Premier sauvetage », par Jean Paul Mari

par Jean-Paul Mari
Au fond du Zodiac, trois jerricans d’essence et des planches croisées en renfort de la toile. Et pour les fixer, des clous de dix centimètres, de longues pointes qui percent et... pointent vers le haut. Infernal tapis de fakir qui interdit aux passagers de s’allonger ou de s’asseoir pendant un voyage qui peut durer plusieurs jours. Celui-ci, heureusement, n’a pas été aussi long. Dès 5H34 ce matin, nous avons reçu un appel du centre maritime de Rome. Deux Zodiacs en détresse, au large de Tripoli, là où nous patrouillons. L’Aquarius a filé vers la position indiquée à la recherche de cette aiguille sur l’eau. 6H15 : nos veilleurs sur la passerelle discernent le gris d’une embarcation. 6H31 : notre canot de sauvetage est à l’eau. D’abord une première navette, pour vérifier l’état du bateau, rassurer les migrants et leur distribuer des gilets de sauvetage. Puis le transfert peut commencer. À bord, ils sont 74, entassés, dont 10 femmes. Le plus jeune n’a pas quinze ans. Gambiens, Sénégalais, Maliens, Ivoiriens, Guinéens. Il était minuit à peine quand ils ont embarqué d’une plage près de la capitale libyenne. Et déjà, les voilà transis de froid, les lèvres pincées, malades du mal de mer, paniqués par cette immense étendue d’eau qui monte et qui descend. Du Zodiac, on extrait deux femmes enceintes et deux hommes méchamment blessés, le pied transpercé par ces saletés de clous. Il faut calmer les autres, les empêcher de sauter à l’eau ou de se jeter sur l’échelle de coupée, au risque de chuter et de se faire broyer entre le canot et la coque du navire. Jean, le marin, a pris la place du pilote et Zenawi notre interprète, l’ancien réfugié, ne cesse de leur parler. Les rescapés n’ont qu’une hâte, quitter ce radeau de l’enfer. « Mais pourquoi est-ce qu’on construit ce genre d’engin ? » demande, sidéré, Majd le Syrien, marin professionnel. Le plastique du Zodiac est de piètre qualité, le moteur faiblard et les planches cloutées cisaillent le boudin. À l’intérieur, on clapote dans l’eau sale. Déjà, on aperçoit une déchirure au niveau de la ligne de flottaison qui s’enfonce doucement sous le poids de l’eau de mer que le rafiot embarque. Il faut faire vite. En deux heures, tout le monde est amené à bord. Les blessés envoyés aux urgences, avec deux hommes et une femme choqués, les yeux vagues, qui ne peuvent plus marcher ou parler. Une nuit, une toute petite nuit de voyage... ce radeau n’aurait pas tenu deux jours ! L’angoisse nous prend en pensant au deuxième Zodiac dont on n’a plus de nouvelles. À bord, tout le monde tente de cacher son émotion, les infirmières, les membres de l’équipe de secours et même les rudes marins de l’Aquarius. Surtout quand un des réfugiés tombe à genoux sur le pont, les bras levés, pour remercier le ciel, en pleurant de joie.