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Les guerres d’Hollande 2/3.

publié le 12/10/2016 | par René Backmann

Après les opérations décidées par François Hollande
en Afrique, les interventions en Irak et en Syrie
s’avèrent plus que discutables. Elles obligent l’état-major
à disperser sur plusieurs théâtres de conflit
les moyens humains, matériels, financiers très limités
dont il dispose. À ce jour, la France n’en retire aucun
bénéfice stratégique ou diplomatique.


Dans les entretiens qu’il a accordés au journaliste
américain Jeffrey Goldberg, et qui nourrissent un long
article – titré « La doctrine Obama » – publié dans le
numéro d’avril du mensuel The Atlantic, le président
américain revient sur l’épisode, désormais célèbre, du
différend franco-américain de l’été 2013 à propos des
frappes envisagées sur la Syrie.

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Alors que Barack Obama avait prévenu, un an plus tôt, que l’utilisation
d’armes chimiques par Bachar al-Assad constituerait
une « ligne rouge », il avait refusé de s’associer aux
frappes voulues par Paris pour punir Bachar al-Assad
d’avoir utilisé, le 21 août, des armes chimiques contre
la population d’une région proche de Damas.

Les objectifs avaient été sélectionnés par l’état-major
français, les avions étaient armés et prêts à décoller
lorsque François Hollande qui ne voulait – ni ne
pouvait – agir seul, avait donné l’ordre d’annuler la
mission.

Alors que Hollande était, selon les confidences
recueillies par Goldberg, « l’Européen le plus
enthousiaste en faveur d’une intervention militaire »,
Obama, manifestement influencé par les réticences
d’Angela Merkel, dont il respectait les jugements, et
conforté dans son choix par la décision du parlement
britannique, opposé à une attaque contre la Syrie, avait
décidé que le prix d’une frappe en Syrie serait plus
élevé que l’inaction.

Il n’était « pas prêt à autoriser
une frappe ». Il soupçonnait en fait Bachar al-
Assad de vouloir installer des civils comme “boucliers
humains” sur les principaux sites visés. « Larguer des
bombes sur quelqu’un juste pour prouver que vous
êtes capables de le faire est la pire raison d’utiliser la
force », répétait alors Obama à ses visiteurs et à ses
collaborateurs.

Les civils et les militaires qui ont fréquenté l’Élysée
après cette punition avortée de Paris contre Damas
gardent en mémoire les propos acerbes tenus, pendant
des semaines, par François Hollande et ses conseillers
contre Barack Obama et David Cameron, considérés
comme des mous et des dirigeants sans parole.

Signe d’apaisement ou résignation au pragmatisme
stratégique imposé par Washington : un an plus
tard, le 14 septembre 2014, l’allié frustré qu’était
François Hollande décidait d’associer la France à
l’opération « Inherent resolve » (Détermination
absolue) déclenchée depuis un mois, en Irak par les
États-Unis, à la tête d’une coalition d’une vingtaine de
pays.

Ce sera l’opération « Chammal », du nom d’un
vent de nord-ouest qui souffle plusieurs fois par an,
surtout en été, sur l’Irak. Destinée à contenir en
Irak l’expansion de Daech et à préparer la nouvelle
et piètre armée irakienne à reprendre un jour les
villes conquises par le “califat”, en commençant par
Fallouja, Mossoul et Tikrit, l’opération à laquelle Paris
apporte quelques Rafale et Mirage 2000 est surtout
aérienne. Mais plusieurs des coalisés dont les États-
Unis, le Royaume-Uni, la France vont aussi déployer
au sol, en plus des forces spéciales, chargées du
renseignement et de “l’éclairage” de certaines cibles,
des conseillers affectés à la formation de l’armée
irakienne.

En dehors des objectifs à moyen terme de cette
opération, la France a-t-elle défini une stratégie à plus
long terme dans la région ? A-t-elle une idée claire et
affirmée du type de régime dont elle entend soutenir
l’instauration dans la région ? Du rôle que la religion,
ou les religions, doivent tenir dans les institutions à
venir ? Partage-t-elle sur ce point les intentions de ses
partenaires ? A-t-elle fait un choix clair, à côté des
groupes armés rebelles – laïcs, attachés à la démocratie
– qu’elle entend aider, de ceux qui peuvent être des
alliés provisoires tolérables et de ceux avec lesquels
toute coopération est exclue ? Entre la lutte contre
Daech et la contribution à la chute du régime de Bachar
al-Assad, a-t-elle choisi un objectif prioritaire ?

Si c’est le cas, elle l’a jusqu’à présent plutôt mal
démontré sur le terrain. Si ce n’est pas le cas, ce qui est
à craindre, vu le climat d’improvisation qui caractérise
ce pouvoir, elle a fait une erreur fatale aux yeux de
l’amiral Édouard Guillaud, ancien commandant du
Charles-de-Gaulle, puis chef d’état-major des armées.

« Lorsqu’on entreprend une intervention militaire,
expliquait cet expert en opérations extérieures lors
d’un colloque au Sénat en octobre 2015, il faut
impérativement penser ce qui précède l’intervention,
c’est-à-dire le contexte global, dans lequel on va
intervenir, et ce qui va suivre l’intervention, c’est-à dire
l’objectif qu’on veut atteindre. Si vous négligez
l’avant et l’après, et si vous n’êtes pas en contact avec
la population, c’est l’échec garanti. L’intervention
américaine de 2003 en Irak, pour abattre le régime
de Saddam Hussein, nous en a fourni un exemple
éclatant. »

582 frappes françaises, 11 820 frappes
américaines

Aujourd’hui, alors que du côté américain, près
de 5 000 hommes sont de retour plus ou moins
discrètement en Irak, du côté français, un millier
d’hommes ont été déployés en Jordanie et aux Émirats
arabes unis pour armer, protéger, entretenir les avions
de combat et une centaine de parachutistes entraînent
en Irak des soldats irakiens. Selon le Pentagone, plus
de 11 800 frappes, visant plus de 20 000 cibles, ont été
lancées depuis l’été 2014 par les avions de l’opération
« Inherent resolve ». Plus de 80 % de ces frappes,
qui ont éliminé près de 27 000 combattants de l’État
islamique ou des branches locales d’Al-Qaïda, ont été
le fait d’appareils de l’US Air force.

Le ministère français de la défense revendiquait au
29 mars dernier 3 642 sorties aériennes et 582
frappes qui ont permis de détruire 1 028 objectifs.
Bilan modeste, même si le nombre hebdomadaire
des missions a doublé depuis que François Hollande
a décidé en septembre 2015, face à l’accroissement
du risque terroriste en France, d’étendre l’opération
« Chammal » à la Syrie.

Bilan d’autant plus modeste que la présence militaire
française sur le terrain est très coûteuse. Certains
responsables militaires déplorent d’ailleurs que,
dans la planification des opérations, les impératifs
budgétaires priment sur les impératifs opérationnels
au point de mettre en péril le succès de l’opération
envisagée, et la sécurité des soldats engagés. Ce qui
contribue à nourrir les questions sur l’opportunité et
l’utilité réelles d’opérations comme « Chammal ».
Elles ressemblent davantage, faute de justification plus
convaincante, à des coups politico-médiatiques qu’à
des choix stratégiques mûrement pesés.

La disproportion entre le nombre total de frappes
(11 800) et le nombre de frappes lancées par les
appareils français (582, soit 4,9 %), ou entre le
nombre total d’objectifs détruits (22 000) et le nombre
d’objectifs détruits par les avions français (1 028,
soit 4,6 %), est énorme. Même si l’on ajoute aux
missions d’appui au sol ou aux frappes les sorties
de reconnaissance et de renseignement, elle oblige à
s’interroger sur la véritable fonction de l’engagement
français au sein de la coalition.

S’agit-il de participer,
en partenaire à part entière, à une stratégie élaborée
et exécutée en commun ou simplement, comme le dit
un aviateur, de « montrer les cocardes » ? C’est-à dire
d’afficher sa présence avec un objectif davantage
diplomatique et politique que militaire.

Entendu en décembre 2015 par la commission
des affaires étrangères et de la défense du Sénat,
le général Didier Castres, sous-chef d’état-major
« opérations », avait écarté les remarques sur
la modestie des objectifs de Chammal et insisté
sur l’augmentation spectaculaire de la participation
française que représentait l’engagement dans la région
du porte-avions Charles-de-Gaulle et de son groupe
aéronaval.

En effet, les 18 Rafale et les 8 Super Étendard du porteavions
permettent de tripler ou presque les moyens
aériens français dans la région. Mais en seize mois,
le Charles-de-Gaulle n’a été mobilisé au large du
champ de bataille que pendant six mois. Deux mois de
février à avril 2015 et quatre mois de novembre 2015
à mars 2016. Et personne n’ignore, à l’état-major de la
coalition, comme au ministère français de la défense,
qu’avec ou sans les appareils du Charles-de-Gaulle,
ce n’est pas dans le ciel que Daech sera vaincu.

« Aucun conflit ne peut se gagner sur la seule base
d’une campagne aérienne », a d’ailleurs concédé
devant les sénateurs le général Castres, avant d’avouer
que « les armées sont actuellement engagées dans
toutes leurs dimensions au-delà de leur contrat
opérationnel » et que « la marge pour agir davantage
est par conséquent étroite ».

Confirmée par la décision, prise au début de l’année,
de retirer deux Mirage 2000 à l’opération « Barkane »,
qui n’en avait que six, pour renforcer la “base aérienne
projetée“ (BAP) de « Chammal » en Jordanie, forte
désormais de huit appareils, cette logistique de la
pénurie pose clairement la question des moyens
de l’armée française.

Elle aurait dû conduire les
responsables à s’interroger non seulement sur la
légitimité et la légalité juridique des frappes au
Moyen-Orient, mais aussi sur la capacité de la France
à persévérer dans cette diplomatie de l’intervention.

« Aucune plus-value politique et
diplomatique »

« Il faut être clair, affirme le général Vincent
Desportes, ancien directeur de l’École de guerre,
aujourd’hui conseiller de Panhard général défense et
professeur associé à Sciences-Po. On peut admettre
que nous étions fondés à intervenir au Sahel ou
en Centrafrique car la stabilité de l’Afrique et son
avenir concernent directement la France. Et parce
que c’est notre zone stratégique naturelle d’emploi
des forces. Mais je l’ai déjà dit et je le répète :
chacun sa guerre.

Les États-Unis, par l’imprudence de
leurs interventions, ont profondément et durablement
déstabilisé le Moyen-Orient. C’est donc d’abord à eux
d’affronter les conséquences de leurs erreurs et de
régler les problèmes qu’ils ont créés.

« Quant à nous, nous avons des moyens limités, et nous
ne pouvons que les saupoudrer ici et là, comme nous le
faisons en Syrie et en Irak où nous manquons de tout,
même parfois de bombes. La vérité est que dans ces
deux pays, nous sommes en réalité inexistants et que
ce que nous mobilisons là-bas, nous empêche d’être
plus efficaces au Sahel ou en Libye, où nous avons
des responsabilités.

Par ailleurs, compte tenu de la
modestie de notre présence au Proche-Orient, croyez-vous
que les Américains nous associent à leurs choix ?
Non. Le résultat stratégique est donc assez moyen. »

Les écoles militaires enseignent que toute intervention
doit respecter cinq grands principes stratégiques :
• 1) Il ne faut s’engager que lorsqu’on peut influencer
la stratégie.
• 2) Il ne faut intervenir que là où cela a
du sens stratégique, c’est-à-dire lorsque l’action
vise à préserver les intérêts ou à assumer les
responsabilités du pays qui s’engage.
• 3) Il faut définir des objectifs réalistes, que
l’intervention peut atteindre.
• 4) Il ne faut intervenir que quand l’action
est compatible avec les moyens disponibles,
immédiatement et à terme.
• 5) Il ne faut jamais faire le premier pas sans
envisager le dernier.

Inutile d’être général ou expert en stratégie pour
constater que si certains de ces principes peuvent
s’appliquer à « Serval », aucun d’entre eux n’a été
pris en compte dans l’engagement en Irak et en
Syrie. Les faits le confirment : ni le volume de
l’aide clandestine apportée, à travers la DGSE, à
certains groupes “fréquentables” de la rébellion, ni la
participation à « Inherent resolve », ni la formation
dispensée à quelques milliers de militaires irakiens
n’ont contribué à stabiliser l’Irak ou à améliorer le
sort des Syriens. Ils ne donnent pas plus à Paris une
influence significative sur la conduite quotidienne de
la guerre ou sur les diverses initiatives diplomatiques
destinées à y mettre un terme.

La France ne participe
même pas au comité au sein duquel sont discutés
l’instauration et le respect des trêves. Et rien ne montre
non plus que, malgré les pertes infligées sur le terrain
à Daech ou aux djihadistes du Front al-Nosra – par
la coalition, mais aussi par Damas et ses alliés –, la
menace terroriste se soit éloignée de la France.

Alors qu’au début de cette année, Washington s’est
résigné à une coordination de fait des frappes aériennes
de la coalition avec celles de Damas et de ses alliés
russes, non pour viser les mêmes cibles, mais pour
éviter au moins des incidents de vol malencontreux,
Paris continue d’affirmer que Bachar al-Assad doit
partir, mais se montre de moins en moins disposé à
livrer à ses alliés au sein de la rébellion les armes –
missiles anti-chars et anti-aériens – qui permettraient
de bousculer le rapport de force sur le terrain.

« En quelques mois, confie un conseiller militaire
français, chargé de l’aide aux combattants rebelles à
partir de la Turquie et de la Jordanie, certaines unités
que nous avions aidées avaient perdu près de la moitié
de leurs combattants, découragés par la violence des
combats et revenus dans les camps de réfugiés après
avoir abandonné ou vendu leurs équipements, ou
recrutés par des groupes djihadistes qui les payaient
mieux.

Dans le même temps, une partie du matériel
que nous avions fourni s’est retrouvée – achetée,
ou récupérée lors des combats – entre les mains
des djihadistes. Et l’Armée syrienne libre, notre
partenaire privilégié, a perdu une bonne partie de ses
positions. »

François Hollande, dans cet Orient compliqué, aurait-il
tout faux ? Le moins que l’on puisse dire c’est
que même si Daech a perdu du terrain et se
retrouve sur la défensive en Irak comme en Syrie, les
objectifs officiels revendiqués par Paris – soutenir la
composante la plus démocrate et laïque de la rébellion
syrienne et participer à l’endiguement, puis à la
destruction de Daech – sont loin encore d’être atteints.

La phase actuellement en préparation des opérations
de « Inherent resolve », qui prévoit le passage
à une logique plus offensive, sera difficile, sinon
impossible à assumer pour la composante française.
Faute de personnel disponible, de moyens adaptés,
de munitions suffisantes, « Chammal » ne pourra
pas assumer les missions prévues dans le cadre d’une
campagne d’appui à une opération au sol contre Raqqa
ou Mossoul. À moins d’engager sur le terrain des
forces spéciales et des hélicoptères d’attaque, ce qui
pour l’heure n’est pas prévu.

« Faute de vision globale de la situation et de
priorisation rationnelle de la menace entre la
lutte contre Bachar al-Assad et la lutte contre
Daech, constate le général Desportes, nous sommes
aujourd’hui impliqués dans une guerre à laquelle nous
n’apportons aucune plus-value militaire et de laquelle
nous ne pouvons attendre aucune plus-value politique
et diplomatique, ce qui est désastreux. »

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