Jean-Paul Mari présente :
Le site d'un amoureuxdu grand-reportage

Les nappes phréatiques s’épuisent, les grands lacs rétrécissent, des villes s’affaissent…

Le monde entier désormais en « faillite hydrique »


 Photo : Une vue aérienne montre de larges fissures dues à l’affaissement des sols après une surexploitation des eaux souterraines, dans la périphérie de Neyshabur, en Iran, le 14 novembre 2025. (MORTEZA AMINOROAYAYI / AFP)

Les ressources en eau déclinent plus vite que la nature ne peut les reconstituer, menaçant les sociétés et les écosystèmes qui en dépendent, selon un rapport des Nations unies.

La « faillite mondiale de l’eau » menace. Les rivières, les lacs et les aquifères s’épuisent plus vite que la nature ne peut les reconstituer, estime un rapport des Nations unies (en PDF) publié mardi 20 janvier. « Les termes “stress hydrique” et “crise de l’eau” ne suffisent plus à décrire les nouvelles réalités mondiales », alerte cette analyse de l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies.

Par le passé, ces termes ont été « formulés comme des alertes concernant un avenir encore évitable ». Depuis, le monde est entré dans une « nouvelle phase » et de nombreux systèmes hydriques ont été irrémédiablement dégradés, nécessitant une nouvelle classification, selon les chercheurs. Pour décrire la nouvelle situation, le rapport propose le terme de « faillite hydrique », une situation dans laquelle la consommation d’eau à long terme excède le renouvellement des ressources et endommage la nature si gravement que les niveaux antérieurs ne peuvent être rétablis.

Les zones humides se raréfient

Ce phénomène se traduit par le rétrécissement des grands lacs. La moitié d’entre eux ont perdu de l’eau depuis le début des années 1990, alerte le rapport, citant le lac d’Ourmia, en Iran, la mer Morte, située entre Israël, la Jordanie et la Palestine, la mer d’Aral, entre le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, le Grand Lac salé, aux États-Unis, ou le lac Pulicat, en Inde. 

Le lac d’Ourmia, dans le nord-ouest de l’Iran, le 20 décembre 2025, était autrefois le plus grand lac du Moyen-Orient. (MORTEZA AMINOROAYAYI / Middle East Images / AFP)

Le document alerte aussi sur le nombre croissant de grands fleuves qui ne se jettent plus dans la mer à certaines périodes de l’année, comme le Colorado, aux États-Unis, selon une étude de la revue scientifique Nature. Les zones humides ont également disparu à grande échelle : environ 410 millions d’hectares – soit presque la superficie de l’Union européenne – n’existent plus depuis les cinquante dernières années.

Les crises de type « Day Zero », quand la demande en eau dépasse les ressources disponibles, obligeant à fermer les robinets domestiques et à rationaliser strictement les usages, ont par ailleurs tendance à se multiplier dans les villes, comme au Cap (Afrique du Sud), Chennai (Inde), São Paulo (Brésil) ou Téhéran (Iran).

Autre signe de cette pénurie hydrique : environ 70 % des principales nappes phréatiques utilisées pour l’eau potable et l’irrigation connaissent un déclin à long terme. Et, de manière générale, le changement climatique aggrave le problème, entraînant notamment la fonte de plus de 30 % de la masse glaciaire mondiale depuis 1970 et la diminution des eaux de fonte saisonnières dont dépendent des centaines de millions de personnes.

La surexploitation des nappes a aussi participé à l’affaissement des sols « sur plus de 6 millions de km², soit près de 5 % de la superficie terrestre mondiale, dont plus de 200 000 km² de zones urbaines et densément peuplées où vivent près de 2 milliards de personnes », note le rapport. Le journal britannique The Guardian illustre le phénomène : « Rafsanjan, en Iran, s’enfonce de 30 cm par an, Tulare, aux États-Unis, d’environ 28 cm par an, et Mexico d’environ 21 cm par an. »

Tous les continents sont touchés

Les conséquences sont visibles sur tous les continents habités, même si la situation est très variable d’une région à une autre, explique Kaveh Madani, auteur du rapport. « Près de 75 % de la population mondiale vit dans des pays classés comme souffrant d’insécurité hydrique ou d’insécurité hydrique critique », dresse le rapport.

Dans un communiqué, l’Institut pour l’eau, l’environnement et la santé de l’Université des Nations unies met en avant des « points chauds » et cite le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord, où « le stress hydrique élevé, la vulnérabilité climatique, la faible productivité agricole, la désalinisation énergivore et les tempêtes de sable et de poussière se conjuguent à des situations économiques et politiques complexes ».

« Même les pays humides, comme le Royaume-Uni, sont menacés en raison de leur dépendance aux importations de produits alimentaires et autres biens nécessitant de l’eau », souligne The Guardian.

« Reconnaissons cette dure réalité dès aujourd’hui avant de causer des dommages irréversibles. » Kaveh Madani, auteur du rapport à l’AFP

« Cela nous alerte sur le fait que de nombreux systèmes à travers le monde sont en situation de faillite » et une refonte des politiques est nécessaire, affirme le directeur de l’institut onusien. Le rapport préconise de « prévenir d’autres dommages irréversibles » ou encore de « transformer les secteurs à forte consommation d’eau, notamment l’agriculture et l’industrie ».

« Le ton est d’habitude plus mesuré. Là, il appelle à un changement de récit », commente David Blanchon, professeur de géographie à l’université Paris-Nanterre, dans Libération.

« C’est un diagnostic sombre mais qui encourage à proposer de nouvelles façons de construire des politiques de l’eau dès cette année. » David Blanchon, géographe dans Libération

L’agriculture est particulièrement citée, car elle utilise environ 70 % des prélèvements d’eau douce et « plus de 170 millions d’hectares de terres agricoles irriguées, soit environ la superficie totale de la France, de l’Espagne, de l’Allemagne et de l’Italie réunies, sont soumises à un stress hydrique élevé ou très élevé ». « Des millions d’agriculteurs tentent de produire davantage de nourriture à partir de ressources en eau de plus en plus rares, polluées ou inexistantes. Sans une transition rapide vers une agriculture économe en eau, la pénurie d’eau se généralisera rapidement », met en garde Kaveh Madani.


Encadré

Eau, la planète à découvert (en 10 chiffres)

👥 75 %
de la population mondiale vit dans des pays en insécurité hydrique (ou critique).

🏞️ 50 %
des grands lacs ont perdu de l’eau depuis le début des années 1990.

🌿 410 millions d’hectares
de zones humides ont disparu en 50 ans (presque la superficie de l’Union européenne).

💧 70 %
des principales nappes phréatiques utilisées pour l’eau potable et l’irrigation sont en déclin à long terme.

🧊 + de 30 %
de la masse glaciaire mondiale a fondu depuis 1970.

🏚️ 6 millions de km²
de terres sont touchées par l’affaissement des sols…

🏙️ …dont + de 200 000 km²
en zones urbaines.

👥 près de 2 milliards
de personnes vivent dans des zones urbaines exposées à cet affaissement.

🌾 70 %
des prélèvements d’eau douce sont captés par l’agriculture.

🚜 170 millions d’hectares
de terres irriguées subissent déjà un stress hydrique élevé ou très élevé.

Avec AFP


Tous droits réservés "grands-reporters.com"