Madagascar : ruée vers l’Eldorado
Madagascar devient un terrain de rivalités globales : France, Russie, États-Unis… qui prendra l’avantage?
Oublier le contentieux
Oubliées les maladresses initiales lorsque se produisit le coup d’État à Madagascar en octobre dernier ? La France avait alors permis l’exfiltration du président Rajoelina, installé depuis à Dubaï avec sa famille. Le nouveau pouvoir avait considéré qu’il s’agissait d’une ingérence intérieure et condamné fortement cette exfiltration. La jeune génération de la Gen Z, fortement impliquée dans la contestation et la fuite de l’ex-président, dont elle dénonçait la corruption, avait fait de même. Lourd contentieux donc. Mais les affaires sont les affaires, et l’importance des intérêts français à Madagascar, à travers plusieurs grands groupes comme TotalEnergies ou Orange, a rapidement exigé un retour à une relation apaisée entre la France et la Grande Île, dont elle est le premier partenaire commercial.
Officiellement, la chose est faite depuis le 24 février. Le président français a en effet reçu à l’Élysée le président de la Refondation et chef de la junte militaire, le colonel Michaël Randrianirina, pour une série d’entretiens politiques et économiques. Mais, dans le contexte contemporain, l’attitude française lors du coup d’État a immédiatement provoqué un intérêt renouvelé des autres grandes puissances pour le pays, la Russie en tête, mais aussi les États-Unis, et la liste pourrait s’allonger, tant le nouveau pouvoir affirme sa volonté d’être ouvert à toutes les sollicitations et sollicitudes.
La France tente de se rattraper
La faute commise par la France au moment du coup d’État est grave, car elle est apparue comme l’effet d’une complicité entre elle et un chef d’État décrié par une grande majorité de la population et, notamment, la Gen Z, si importante pour l’avenir. Les conséquences politiques et économiques pourraient en être lourdes, en une sorte de parachèvement d’une rupture profonde entre la France et l’Afrique, du moins celle de son ex-empire colonial. Mais la correction est venue bien vite, des deux côtés. La nouvelle junte a immédiatement compris qu’elle avait intérêt à conserver les investissements français sur l’île et a convoqué l’ambassadeur français pour préparer une reprise des relations.
L’enjeu pour la France
D’autre part, la France elle-même, comprenant sans doute son erreur initiale, s’est empressée de jouer le jeu. Il en est résulté la rencontre du 24 février, qui devrait normaliser à nouveau les liens et les échanges entre les deux pays. Le contenu des accords passés lors de cette rencontre n’est pas connu, mais les cyclones qui ont récemment dévasté la côte orientale de l’île, notamment la grande ville de Tamatave, ont fourni à la France une excellente occasion de proposer au président malgache à la fois une aide d’urgence et une contribution à la reconstruction. Un bon point de départ pour un retour en grâce, augurant d’un réchauffement futur des relations entre les deux pays. Pour la France, l’enjeu va au-delà de son seul lien avec Madagascar.
Le président français voudrait en effet terminer son mandat en restaurant avec le continent une relation qui n’a, en fait, jamais cessé de se détériorer depuis qu’il est à l’Élysée, malgré ses bonnes intentions affichées en 2017 dans son discours à l’Université de Ouagadougou. Le prochain Sommet France-Afrique, prévu à Nairobi (Kenya) en mai prochain, pour la première fois dans un pays anglophone et surtout hors de l’ancien empire colonial, devrait être conçu en ce sens. Mieux vaut tard que jamais…
Moscou à l’offensive
C’est la Russie qui s’est précipitée la première dans la brèche ainsi creusée entre la France et Madagascar, renouant avec la pratique de l’ancien président Ratsiraka dans ses liens forts avec Moscou. Nombre des officiers auteurs du coup d’État ont d’ailleurs été formés là-bas et s’en sont souvenus de manière positive, facilitant ainsi l’approche russe. Le premier diplomate à être reçu par le nouveau chef de la junte a ainsi été l’ambassadeur de Russie. Et le premier voyage officiel de Randrianirina s’est déroulé à Moscou. Le colonel malgache a été reçu en grande pompe et Poutine lui a fait l’honneur d’un grand entretien.
Comme souvent avec la Russie, les questions sécuritaires ont été au centre de cette rencontre. Au préalable, le terrain avait été préparé dans l’île à l’occasion d’une visite du chef de l’Africa Corps (ex-groupe Wagner, Andreï Avyanov), à l’évidence prêt à assurer ses services comme dans de nombreux autres pays africains. Les livraisons d’armes n’ont d’ailleurs pas tardé. Mais on note aussi l’effort « humanitaire » fait par un pays qui en est plutôt avare. Ainsi, pure coïncidence sans doute, la veille de l’arrivée de Randrianirina à Paris, des avions russes débarquaient à Antananarivo 60 tonnes de matériel destinées aux sinistrés du cyclone. La Russie semble ainsi vouloir faire de Madagascar un nouveau point de fixation en Afrique, mais aussi en océan Indien.
Le bal des prétendants
Mais la junte malgache, comme la plupart des gouvernements africains, a compris qu’elle pouvait jouer de cette concurrence entre puissances, dès lors que ce qui était souvent considéré comme le pré carré de la France se délitait. Le chef de la junte s’empresse ainsi de proclamer partout qu’il est ouvert à tous les partenariats. Et donc, les convoitises s’attisent. Ainsi des États-Unis, lorgnant fortement du côté des « terres rares », dont l’île dispose de plusieurs gisements, dont certains exploités par des entreprises américaines. De quoi capter l’attention d’un Donald Trump. Les droits de douane qu’il pourrait consentir à Madagascar seront un bon indice de sa volonté de s’intéresser encore davantage à l’île.
La Chine s’intéresse aux mines de charbon et de fer
Sur un plan plus politique, l’Afrique du Sud a déjà proposé à Madagascar de venir renforcer les BRICS, et d’en compléter le volet africain à ses côtés avec l’Égypte et l’Éthiopie. Cette tentative, vue d’un très bon œil par Moscou, ne déplairait pas non plus à Pékin. La Chine est en effet susceptible de s’intéresser également aux ressources minières de l’île, notamment ses gisements de charbon et de fer. Quant à la Turquie et aux Émirats arabes unis, de plus en plus présents sur le continent, il ne serait pas impossible qu’ils manifestent à leur tour leur intérêt. Même si le temps presse, tant la situation interne est catastrophique sur le plan économique et social — une situation en outre aggravée par les violents cyclones récents —, il est probable que la junte va profiter le plus longtemps possible de ces multiples sollicitations avant de se fixer sur une orbite plus précise.
Une influence française fragilisée
La France est donc loin de retrouver aussi facilement la place de choix qu’elle occupait jusqu’ici auprès de la Grande Île, au moins sur le plan économique. Car la junte aura usé de cette concurrence nouvelle entre grandes puissances. Même dans ce dernier lambeau de son ancien empire colonial, la France n’a pas su opérer les transformations attendues, n’a pas su voir ni comprendre les aspirations à un autre type de rapport avec elle, préférant le maintien d’un ordre constitutionnel injuste à un mouvement social de fond dont les militaires ont su profiter, désespérant, elle aussi, la jeunesse de la Gen Z. On peut souhaiter que le Sommet France-Afrique soit enfin l’occasion d’un tel retournement. Mais n’est-il pas déjà trop tard ?
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À lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350 p – septembre 2025.
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