Monaco, ses casinos, sa plage et sa bombe venue d’Ukraine
Un oligarque ukrainien gravement blessé. Celle qui a commis l’attentat exécutée. Des agents des services ukrainiens incriminés. Et Zelensky qui promet la vérité…Rocambolesque!
Photo: La principale suspecte, Anastasiia Berezovska, recherchée par Interpol, a été retrouvée morte, enterrée près de Kiev
Les milliardaires véreux exilés
Vadim Volodymyrovych Ermolaïev n’est qu’un de ces nombreux milliardaires venus de l’Est qui hantent la Côte d’Azur française et la Riviera italienne, menant discrètement leurs affaires. Il a 58 ans, sa lourde silhouette, son visage à la moue hautaine n’inspirent pas forcément la sympathie. D’ailleurs, ses activités paraissent douteuses. Mais à Monaco, principauté à cheval entre la France et l’Italie, à la juridiction fiscale avantageuse, qui se soucie de qui fait quoi…
Le “bataillon ukrainien” en exil
Vadim Ermolaïev fait partie de ce que l’on appelle le « bataillon ukrainien », un groupe d’oligarques qui ont fui leur pays depuis l’attaque russe du 24 février 2022. Kiev les soupçonne de s’être exilés malgré la loi martiale qui interdit alors aux hommes de 18 à 60 ans de quitter le territoire pour échapper à la mobilisation. Ce n’est sans doute pas la seule motivation des 84 personnages de cette bande. La nature même de leurs activités pourrait aussi expliquer leur fuite. Certains sont accusés ou soupçonnés de détournements de fonds.
La corruption qui règne en Ukraine ne plaide pas pour leur extrême honnêteté. Les autorités ukrainiennes ont ouvert des enquêtes. Les oligarques en question cherchent à dissimuler leurs lieux de résidence, ce qui ne plaide pas pour leur innocence. Même si leur train de vie, leur voiture de luxe, leurs suites dans les palaces, leurs dépenses somptuaires ne les aident pas forcément à passer inaperçus.
Un attentat au seuil du Sun Palace
Vadim Ermolaïev, lui, ne faisait pas grand-chose pour se faire remarquer. Jusqu’à ce lundi 29 juin à 20 h 58, où une bombe placée sur le seuil de sa porte l’envoie, lui, sa compagne et son fils de 13 ans à l’hôpital. Tous gravement blessés, en particulier la mère de l’enfant, une jambe arrachée par le souffle, dont le pronostic vital est alors engagé.
L’entrée du Sun Palace offre un spectacle désolant : porte éventrée, vitres soufflées…
La principauté chic sous le choc
Stupeur et tremblements dans le monde feutré de la principauté où les actes de terrorisme ne sont pas forcément monnaie courante. Les dégâts de l’explosion de l’entrée du Sun Palace, un immeuble cossu aux façades et moulures crèmes, rue du Révérend-Père-Louis-Frolla, offrent un spectacle désolant : porte éventrée, vitres soufflées. Le lendemain, autour de la scène de crime, s’agitent enquêteurs, démineurs, spécialistes de la police scientifique.
Au-dessus du très chic quartier des Moulins bouclé, les hélicoptères des forces de l’ordre tournent. Déjà la traque est lancée. Le procureur général a d’abord privilégié un règlement de compte criminel avant d’expliquer quelques jours plus tard que « toutes les pistes sont sur la table ».
Une traque sous l’œil de 1400 caméras
Car il y a déjà « un suspect. » Deux cents policiers monégasques, trente-cinq gendarmes français le pourchassent. La principauté est truffée de 1400 caméras de vidéosurveillance, disséminées sur deux kilomètres carrés. L’examen de leurs films va permettre d’établir un scénario de l’attentat. Un témoin a repéré un suspect coiffé d’un bob noir qui cache en partie son visage, vêtu d’un haut sombre et d’un pantalon crème. Il a déjà fait des repérages dans le quartier, toujours vêtu de la même façon. Il est là sur une petite place et attend.
Le visage rond un peu ingrat, des yeux en amande, une expression assez rébarbative sur les images des caméras, elle a utilisé un téléphone portable pour déclencher l’explosion
Le suspect démasqué : une femme
Vadim Ermolaïev et sa famille rentrent chez eux tous les soirs. Lorsqu’il les voit arriver, l’homme les précède vers leur domicile et dépose un sac sur le perron de l’entrée. Il guette leur arrivée, déclenche à distance l’explosion lorsque l’oligarque, sa compagne et son fils montent les marches du perron. Aussitôt, il s’enfuit vers la commune de Beausoleil, dans le département français des Alpes-Maritimes. La frontière avec la principauté est à quelques centaines de mètres du domicile des victimes. Une voiture de location l’attend. À son volant, il passe la frontière italienne à Vintimille et disparaît.
92 heures après l’attentat, le vendredi suivant, son auteur est connu. En réalité, il s’agit d’une femme. Un visage rond un peu ingrat, des yeux en amande, une expression assez rébarbative sur les images des caméras. Elle a utilisé un téléphone portable pour déclencher l’explosion.
Anastasia Berezovska et l’Ukraine dans le viseur
Téléphonie et diffusion de son portrait à toutes les polices d’Europe permettent d’identifier Anastasia Berezovska, une Ukrainienne de 39 ans, domiciliée en Allemagne non loin de Francfort. Un mandat d’arrêt international est lancé. La police criminelle du land de Hesse perquisitionne son appartement et y aurait découvert des preuves, bien sûr remises aux autorités monégasques. À Monaco, comme on pense qu’elle n’a pas agi seule, on cherche les complices et le commanditaire. L’Ukraine est dans le viseur. Car, étant donné la personnalité et le passé de Vadim Ermolaïev, c’est bien dans ce pays en guerre que se trouve le nœud de l’affaire.
Sept milliards d’euros ont transité par cette banque, déposés par des non-résidents de la République balte, pour s’évaporer en Europe de l’Ouest…
L’empire d’Ermolaïev : de Dnipro à la Crimée
L’oligarque, 45e fortune ukrainienne, près d’un milliard d’euros, est né à Dnipro. La quatrième plus grande ville du pays, un million d’habitants, est située à 391 kilomètres au sud-est de Kiev, sur le Dniepr. Dans les années 90, lorsque l’Union soviétique s’effondre, l’entrepreneur rachète des sociétés à tour de bras, devient un gros promoteur immobilier. Il transforme la ville. Puis, il se diversifie vers la santé, l’agroalimentaire. Le secteur vitivinicole lui permet de s’enrichir grâce aux vins et spiritueux de Crimée.
Comment blanchir sept milliards
Cette réussite n’empêche pas les ennuis. Copropriétaire d’une banque estonienne, Versobank, il voit les activités de l’établissement suspendues en 2018 par la Banque centrale européenne pour « violation systématique de la législation sur le blanchiment ». Sept milliards d’euros ont transité par cette banque, déposés par des non-résidents de la République balte, pour s’évaporer en Europe de l’Ouest. Les autorités locales pensent fortement qu’il s’agit d’argent russe. Le pouvoir ukrainien l’a aussi pris pour cible.
Vadim Ermolaïev a continué ses activités en Crimée après l’annexion de la péninsule par la Russie. Via son entreprise d’alcool, il verserait des impôts au budget russe. Le Conseil de sécurité ukrainien l’a mis sous sanctions financières pour dix ans. Mettant en cause le système judiciaire et fiscal de Kiev, l’oligarque a renoncé à sa nationalité et demandé, ou plutôt acheté, un passeport chypriote. Le voilà donc désormais dans l’espace Schengen.
La jeune femme a été abattue de quatre balles dans la nuque
L’exécutrice retrouvée morte dans un bois près de Kiev
Mais qui a voulu le tuer et pourquoi ? Et où est passée celle qui a tenté de l’éliminer ? La réponse à la seconde question va être tragiquement donnée le lundi 6 juillet, une semaine après l’attentat. La notice rouge d’Interpol, qui confirme qu’elle est recherchée, a à peine eu le temps d’être diffusée. Le cadavre d’Anastasia Berezovska est découvert dans un bois, près de Kiev. Le corps a été enterré à la va-vite. La jeune femme a été abattue de quatre balles dans la nuque, trois jours après son retour dans le pays.
Deux hommes du renseignement dans le viseur
Le lendemain, le service de sécurité ukrainien, le SBU, confirme l’arrestation de deux hommes accusés d’« homicide volontaire commis en bande organisée ». Le jeudi 9, le tribunal du district de Pechersk à Kiev ordonne leur placement en détention provisoire, sans possibilité de libération sous caution. L’un s’appelle Vladyslav Reut, c’est un agent du GUR, le service de renseignement militaire ukrainien ; l’autre, Vitaliy Zhykovitch, est un ancien officier du SBU.
Ils auraient financé et organisé l’attentat de Monaco. Les enquêteurs ont repéré des virements bancaires et des transactions en cryptomonnaies effectués par les deux hommes sur les comptes de la victime.
En perquisitionnant chez l’un des deux personnages, les policiers retrouvent sur place des douilles. Et une salle de torture
Trois balles, un trou dans la forêt, une salle de torture…et des aveux
Le vendredi 3 juillet, d’après leurs aveux, les deux agents des services rencontrent Anastasia dans un café où ils lui ont donné rendez-vous après lui avoir promis de la mettre en sécurité. Ils l’emmènent dans une BMW. Mais sur le trajet, Zhykovitch pointe une arme sur la tête de la jeune femme. Reut lui demande de ne pas la tuer. Il passe outre et l’abat. Elle s’effondre au premier tir. Il fait feu encore trois fois. Reut creuse ensuite un trou dans la forêt pour l’enterrer. Les deux hommes la dépouillent de ses effets personnels qu’ils jettent dans un lac. Puis, ils gagnent un poste de police et avouent le meurtre. Les policiers retrouvent sur place des douilles. En perquisitionnant chez l’un des deux personnages, ils découvrent une salle de torture.
Une affaire crapuleuse, de corruption ou, beaucoup plus grave, de règlements de compte entre services spéciaux ?
Des questions sans réponse
Qui sont-ils réellement ? Ont-ils commandité de leur propre initiative l’attentat de Monaco ? Pouvaient-ils être compromis par Vadim Ermolaïev ? Les services ukrainiens ou russes sont-ils mouillés ? S’agit-il d’une affaire crapuleuse, de corruption ou, beaucoup plus grave, de règlements de compte entre services spéciaux ? Les acteurs principaux semblent avoir fait preuve d’un étrange amateurisme. Et pourquoi se sont-ils si facilement livrés à la police ? L’oligarque, il est vrai, s’est fait un grand nombre d’ennemis en Ukraine. Business oblige.
Zelensky sous pression
En tout cas, le 7 juillet, au sommet de l’OTAN, Volodymyr Zelensky s’est senti obligé d’annoncer qu’il livrerait sous peu au public le contenu des rapports qu’il doit recevoir à propos de ces drames. Le président ukrainien a parlé de « situation retentissante ». Déjà les Russes et les réseaux sociaux l’accusent d’être à l’origine de l’attentat de Monaco et du meurtre d’Anastasia Berezovska. Pourvu que ces deux assassins n’aient pas la mauvaise idée de se suicider dans leur cellule….
A suivre
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