Narges Mohammadi, l’opposante que la prison n’a jamais fait taire
Depuis sa cellule, le Prix Nobel de la paix entame une nouvelle grève de la faim. Portrait d’une opposante que ni les années de prison, ni les violences, n’ont pu réduire au silence
Janvier 2026 : la répression sanglante qui a marqué l’Iran
Les manifestations de janvier 2026 en Iran ont été écrasées dans un bain de sang sans précédent. Les bilans font état de plusieurs milliers de morts en quelques jours, transformant chaque rue en champ de bataille. Les forces de sécurité, dont le Corps des gardiens de la révolution islamique et les bassidjis, ont tiré à balles réelles sur les manifestants, utilisé des arrestations massives et coupé l’accès à Internet pour dissimuler l’ampleur des crimes.
À Téhéran, des témoignages font état de centaines de corps abandonnés dans les rues, et les hôpitaux, débordés, ont dû choisir qui sauver, faute de sang et de ressources. Les autorités ont imposé une militarisation étouffante : détentions arbitraires, disparitions forcées, et même des attaques contre les familles des victimes pour les réduire au silence. Cette répression, la plus meurtrière depuis des décennies- certaines estimations parlent de 30 000 morts, non confirmés – a marqué un tournant dans l’histoire contemporaine de l’Iran.
Une vie de combat
Contrairement à de nombreuses figures de la dissidence iranienne contraintes à l’exil, Narges Mohammadi a fait un choix radical : rester. « Je suis une militante des droits humains, pas une criminelle », déclarait-elle avant son arrestation en décembre 2025. Physicienne de formation, devenue journaliste et militante, elle s’impose dès les années 2000 comme l’une des figures centrales du Centre des défenseurs des droits humains, fondé par Shirin Ebadi.
Son combat: lutte contre la peine de mort, dénonciation de la torture, défense des prisonniers politiques. « La prison est devenue ma seconde maison, mais je ne renoncerai jamais à la justice », confiait-elle à ses avocats. Un engagement ancré dans la société iranienne, qui fait d’elle une cible prioritaire du pouvoir judiciaire et sécuritaire.
« Ils veulent le silence »
Le 12 décembre 2025, Narges Mohammadi est de nouveau arrêtée à Mashhad, après avoir pris la parole lors d’une cérémonie en hommage à un avocat décédé dans des conditions troubles. « Elle a été arrêtée violemment, passée à tabac », dénoncent les observateurs. Placée à l’isolement, privée de contacts réguliers avec sa famille et ses avocats, elle entame début février 2026 une grève de la faim. Ses revendications ? Pouvoir téléphoner, accéder à mes avocats, recevoir des visites » – des droits minimaux, presque élémentaires.
Selon son entourage, « l’interdiction de communiquer vise un objectif précis : l’empêcher de témoigner sur la situation intérieure et sur la répression en cours. Ils veulent le silence. » Mi-décembre 2025, sa famille alertait déjà : « Elle est souffrante, les autorités lui refusent un examen médical indépendant. »
La grève de la faim, ultime levier de résistance
Chez Narges Mohammadi, la grève de la faim n’est pas un geste improvisé. « Quand tous les droits sont suspendus, le corps devient l’ultime moyen de pression », expliquait-elle en 2020. Déjà affaiblie par des problèmes pulmonaires et cardiaques, elle met sciemment sa santé en danger. Les ONG évoquent des violences lors de son arrestation, des passages à tabac, et le refus d’un examen médical indépendant. Ce choix radical renforce sa stature morale : celle d’une opposante qui ne parle pas depuis l’étranger, mais depuis une cellule.
Le Prix Nobel a renforcé l’hostilité du régime
En octobre 2023, le comité Nobel lui attribue le prix de la paix pour « son combat contre l’oppression des femmes en Iran et pour la promotion des droits humains ». Une distinction reçue en son absence : « Mes enfants ont accepté le prix en mon nom à Oslo. Je ne les ai pas vus depuis plus de dix ans », rappelait-elle dans une lettre sortie clandestinement de prison.
Le Nobel n’a pas protégé Narges Mohammadi. Il a, au contraire, renforcé l’hostilité du régime, qui voit en elle une figure dangereuse : une opposante légitime, reconnue internationalement, mais toujours ancrée dans la réalité iranienne.
Une figure centrale du moment iranien
Dans l’Iran d’aujourd’hui, marqué par l’après-Mahsa Amini et la répression sanglante de janvier 2026, Narges Mohammadi incarne autre chose : la résistance de fond, patiente, intérieure, coûteuse. Sa grève de la faim n’est pas seulement un acte individuel. Elle rappelle que, derrière les slogans et les cycles médiatiques, le régime continue d’emprisonner, d’isoler et de briser physiquement ses opposants les plus constants.
Tous droits réservés "grands-reporters.com"