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Pâques : des œufs de chocolat en or massif

publié le 02/04/2026 par Jean Paul de Gaudemar

Chocolat de Pâques en danger : la crise du cacao frappe Côte d’Ivoire et Ghana, producteurs sous pression

Photo : les fèves de cacao, ingrédient principal du chocolat, sont d’abord fermentées après la récolte, puis mises à sécher au soleil- D.R

Crise du cacao : un paradoxe mondial

Au récent salon de l’agriculture, il y avait un invité d’honneur, la Côte d’Ivoire et son agriculture, au moment même où l’une de ses principales filières, le cacao, connaît elle aussi une grave crise.
Paradoxe apparent : d’un côté le chocolat en Europe est devenu si cher ces dernières années que sa consommation s’en est trouvée fortement réduite, au grand dam des confiseurs et autres pâtissiers, et plus encore des consommateurs lors des fêtes de fin d’année ; de l’autre des stocks de fèves que les producteurs africains ne parviennent plus à écouler, et qui moisissent dans les ports, et des producteurs en colère.

Car l’Afrique est le continent qui produit environ 75 % d’une production mondiale de près de 5 millions de tonnes de fèves par an, la Côte d’Ivoire et le Ghana assumant selon les années entre 40 et 50 % de cette production mondiale.
Être privé de chocolat au moment des fêtes est certes une déception, mais pour ces deux pays africains c’est une grave crise économique qui couve.

Une filière vitale pour l’économie ivoirienne

On pourrait dire que l’économie de cette filière du cacao est doublement administrée, autant sur le plan politique qu’économique. Le secteur est si important pour les deux pays en termes de poids économique et d’emplois que le pouvoir le surveille jalousement. Ainsi, en Côte d’Ivoire, il représente 15 % du PIB, emploie directement un million de personnes, et en fait vivre 6 millions. Pour une population totale de l’ordre de trente millions, cela représente beaucoup. Dont beaucoup d’électeurs.

Prix administrés et tensions politiques

L’État administre donc directement la filière à travers son régulateur, le Conseil du café et du cacao (CCC), et fixe le prix de vente du kilo de fèves. La flambée des prix des années 2023 et 2024 est ainsi due, en partie au moins, à la volonté du pouvoir ivoirien de s’assurer les bonnes grâces des petits producteurs face à une demande elle-même alors en forte hausse.
On comprend ainsi qu’à l’ouverture de la première campagne de commercialisation (traditionnellement fixée en octobre), le président Ouattara, en pleine campagne pour sa réélection, ait tenu à fixer le prix du kilo de fèves au plus haut de l’année précédente, soit 2800 FCFA le kilo, s’assurant ainsi les bonnes grâces d’un nombre important d’électeurs.

Accumulation des stocks et rectification des prix


Or aujourd’hui, par la conjugaison d’une demande mondiale fortement affaiblie par la hausse des coûts et d’une récolte particulièrement abondante (attribuée à tort ou à raison au changement climatique), le décalage entre offre et demande s’est fortement accru et les stocks s’accumulent, notamment dans les ports d’Abidjan et de San Pedro, dans l’attente d’un éventuel transbordement vers l’étranger.
L’État ivoirien est ainsi doublement sous pression. Politiquement, les cacaoyers s’agitent de plus en plus et réclament l’aide de l’État face à un marché fortement affaibli. Sur le plan économique, la fixation d’un prix administré aussi élevé, sans rapport avec l’état du marché réel, met les caisses publiques en danger, l’État ayant décidé de racheter, via le CCC, une partie des stocks invendus, eux-mêmes objets de nombreuses polémiques.

Colère des petits producteurs

Une rectification s’imposait donc. Elle est venue plus rapidement que prévu. Alors que la deuxième campagne de commercialisation (dite intermédiaire) devait démarrer le premier avril, c’est dès le 4 mars qu’un nouveau prix administré a été arrêté, à 1250 FCFA le kilo, soit moins de la moitié du prix précédent. On devine la colère des petits producteurs. À la crise financière due au rachat par l’État des stocks s’ajoute désormais une crise politique.

Le Ghana touché de plein fouet

Au Ghana, la situation est très comparable. La BBC fait ainsi état de plusieurs reportages sur des petits planteurs de cacao qui se sentent démunis par cette crise brutale d’un secteur plutôt prospère et dans lequel le pays joue, comme son voisin, un rôle leader à l’échelle mondiale, même si en Amérique du Sud, l’Équateur est en train de devenir un concurrent menaçant.

Des régulations en décalage


Bien que d’histoires et de cultures différentes, les deux pays gèrent la filière de façon comparable, en s’appuyant sur un même type de régulateur dépendant de fait du plus haut niveau du pouvoir politique. Tous deux ont dû corriger le prix administré dès lors que son décalage avec le niveau de la demande s’est montré flagrant. Mais ils ne l’ont fait qu’en très imparfaite coordination, ni en termes de calendrier ni en termes de fixation du prix.
Le Ghana semble avoir été le premier à réagir, dès la fin janvier, en fixant un prix autour des 1850 FCFA le kilo, soit un abattement de l’ordre de 40 % du prix initial. La réaction a été plus tardive en Côte d’Ivoire, bien qu’elle aussi en avance sur la campagne intermédiaire de commercialisation prévue en avril. Elle a été également plus dure puisque début mars, le nouveau prix administré a été fixé à 1250 FCFA le kilo, soit moins de la moitié du prix arrêté pour octobre.

Risques de trafics

On pourrait interpréter cette décision comme une forme de cynisme post-électoral, mais le poids de la filière sur l’économie nationale et le coût à assumer par l’État du rachat des fèves invendues sont autant de facteurs économiques pouvant plaider pour une telle solution. Les cacaoyers, dont un très grand nombre de petits producteurs, sont donc en colère. La situation reste en particulier très tendue entre les deux gouvernements et les syndicats, de travailleurs comme d’employeurs.
En outre, la différence forte entre les deux prix administrés ne va pas manquer d’engendrer de nombreux trafics illicites entre des pays voisins.

Un ouvrier tient des fèves de cacao séchées au soleil dans un entrepôt à Kwabeng, au Ghana, le 28 février 2024. FRANCIS KOKOROKO / REUTERS

Un cacao très politique

Sur le plan politique, outre la difficulté des deux gouvernements à gérer cette colère des petits producteurs comme des employeurs et de leurs salariés, la situation fournit des arguments aux partis d’opposition, souvent étouffés au moment des grandes échéances électorales.
Ainsi, en Côte d’Ivoire, le PDCI, principal parti d’opposition, mais privé de fait par Ouattara de présenter son candidat à l’élection présidentielle, s’est immédiatement mué en défenseur de la cause des cacaoyers.

Laurent Gbagbo lui-même, revenant en politique, se fait le défenseur des petits producteurs. Ces clivages politiques ne sont pas sans rapport avec d’autres clivages ethniques et géographiques, Ouattara l’homme du Nord étant souvent considéré comme moins sensible à la cause d’un secteur plus implanté au sud-ouest. Il y a donc là du grain à moudre (si l’on ose dire) pour les prochaines échéances électorales.

L’économie face à un secteur non transformé

Mais les enjeux sont probablement encore plus importants sur le plan économique. Car, en ce domaine, ni la Côte d’Ivoire ni le Ghana ne disposent vraiment d’un secteur aval de la production de fèves capable d’en assurer directement la transformation, partiellement au moins. Comme la plupart des pays africains, la Côte d’Ivoire et le Ghana ne peuvent ainsi apporter la valeur ajoutée industrielle qui assurerait leur place sur le marché mondial, dépendants qu’ils sont de leur seul rôle d’exportateur de fèves.

Rénovation des vergers et chaînes industrielles

À ce problème majeur s’ajoute celui de la nécessité d’un renouvellement de vergers, fortement affaiblis et en rupture de productivité, ce qui a d’ailleurs heureusement permis de limiter la surproduction.
Ce problème de la chaîne de transformation industrielle est, on le sait, un des problèmes majeurs de l’économie africaine.

Olam, le puissant groupe agro-alimentaire

Le Ghana vient d’ailleurs de connaître à ce propos une étonnante situation. Le groupe agroalimentaire Olam, implanté notamment à Singapour et en Australie, vient en effet d’inaugurer, près d’Accra, une usine de pâtes alimentaires. Gros investissement, promesse de quelques centaines d’emplois, de quoi justifier une inauguration en grande pompe, en présence du président de la République. On peut comprendre que le Ghana, gros consommateur de pâtes, ait voulu réduire ainsi ses coûts d’importation de pâtes. Mais le Ghana produisant peu de blé, cela ne fait que déplacer le problème de l’importation de pâtes vers celui de l’importation de blé !

L’Afrique incapable de transformer ses matières premières

Comment alors ne pas imaginer des solutions plus rationnelles, implantant des usines de transformation industrielle de produits du pays, tel le cacao ou le café ? On n’ose suggérer à Olam un tel investissement. Mais inversement, on doit se demander pourquoi des investisseurs privés ou publics, ivoiriens ou ghanéens ou plus généralement africains, ne s’emparent pas d’un tel marché, surtout s’ils peuvent s’appuyer sur la puissance étatique.

 S’il fallait un exemple de plus que, malgré les indépendances politiques, la capacité de transformation industrielle des matières premières manque toujours à l’Afrique, le cacao en est une belle illustration. En termes plus nets, le colonialisme est toujours là.

Quel avenir pour le chocolat de Pâques ?

Les œufs de Pâques en Europe risquent donc d’être encore moins nombreux en chocolat que l’année dernière. À ce bout de la chaîne alimentaire, il ne s’agira que d’un phénomène mineur qui ne bouleversera pas l’économie française, même s’il creusera un peu plus les inégalités dans la consommation de chocolat entre riches et pauvres.
Mais à l’autre bout de cette même chaîne, l’enjeu est considérable, pour des millions de personnes, voire l’économie de deux pays.
Au terme de la chasse aux œufs qui ne manquera pas d’être organisée dans certains jardins, voilà une histoire qui mériterait d’être contée aux enfants heureux de leurs conquêtes.


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A lire également : Jean-Paul de Gaudemar : Au cœur de la nouvelle guerre froide, l’Afrique – Éditions L’Harmattan – 350p – Septembre 2025.


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