Petite chronique californienne
De Malibu calcinée aux métros bondés, Los Angeles expose une Amérique fracturée, inventive et profondément contradictoire
Malibu, le luxe réduit en cendres
Il y a quatre ans, quelques mois après l’agression russe, un grand drapeau ukrainien flottait au-dessus de la plage de Malibu, une des plus huppées du comté de Los Angeles, à quelques miles de Santa Monica. Plus rien de tel aujourd’hui sous les nuages couvrant l’océan. En bord de plage ou de l’autre côté de la grande route, on devine quelques carcasses noircies d’anciennes demeures ou des espaces étrangement vides. Ce sont les restes du gigantesque incendie de janvier 2025. Ce lieu privilégié de résidences de stars et autres milliardaires est aujourd’hui presque désert, comme à l’abandon. On pourrait presque y lire une métaphore de l’Amérique trumpienne, celle des dégâts du grand incendie illibéral et de la grisaille démocratique.
L’Amérique sous les braises
Si on pousse un peu plus vers le nord, on pénètre dans le petit massif de Leo Carillo. Une petite route s’échappe de la « freeway » et gagne les hauteurs. On y retrouve le soleil et la chaleur normale d’un mois de mai. On marche des miles durant dans le massif, presque nu de tout arbre tant il a connu lui aussi des incendies. Les sentiers naviguent entre les broussailles. On pourrait être en Provence aride, à cause du le romarin. Mais il manque l’odeur à la fois douce et âcre des pins. Sous le soleil, les coyotes sont loin, mais pas les serpents à sonnette. Peut-être même, tapis quelque part, quelque puma, panthère, voire un ours descendu des montagnes voisines.
Au détour d’un vallon, on sait qu’au loin l’océan est là, n’était cette couverture de nuages qui le cache. Métaphore encore que celle de tous ces contrastes, soleil et chaleur en haut, froid et grisaille en bas, ce que l’on voit ou ne voit pas, la splendeur du paysage et l’incertitude de ce qui l’habite.
Échappées populaires loin des riches
On redescend vers la côte et ses petites criques où les Angelinos ont leurs habitudes de fin de semaine quand il y fait meilleur. En fin d’été, les classes moyennes amoureuses de la nature viennent y camper en famille, parents et enfants, ou entre amis, à l’abri des rutilances tapageuses. On y mange et chante en plein air comme on y nage, fait du surf ou joue au football américain.
Glendale, puissance des diasporas
Vers l’est, on regagne les banlieues aisées de la ville à travers la « Valley » de San Fernando. Auparavant, on aura traversé Calabasas, autre commune du comté à l’arrière de Malibu. Au sein de ses collines, les curieux pourront rechercher la résidence de Kim Kardashian.
Après Burbank, on arrive à Glendale, une des 80 communes du comté, pas la moins aisée. Tristement célèbre autrefois pour en avoir chassé tous les Noirs qui s’y risquaient, la ville, 200 000 habitants aujourd’hui, est à l’image de cette étonnante mixité des nationalités d’origine de la Californie. Mais ce sont les Arméniens qui conduisent le bal dans la plupart des instances de la commune. Les quelques pétarades de voitures ou comportements extravagants sont plutôt leur fait…
Les Coréens aussi sont nombreux, mais plus à l’écart et plus discrets. On vit plutôt à l’aise dans cette ville-banlieue. Les rues y sont propres, arborées, abondamment fleuries sur les belles pentes qui conduisent au mont Thom, un lieu privilégié de jogging où le panorama sur l’immensité angelinoise est stupéfiant dès qu’on s’élève.
Les maisons semblent toutes se ressembler et pourtant toutes diffèrent, par un ornement de jardin, un couloir de garage, un toit ou une façade plus fleurie. Banlieue typiquement américaine qui pourrait sembler assoupie dans son bien-être. Pourtant, tout autour, comme à l’intérieur des maisons, on a peine à oublier qu’on est dans la capitale mondiale de la communication, de l’audiovisuel et de l’expression libre.
Une Amérique qui résiste encore
Ce n’est pas seulement parce qu’on est en terre démocrate, loin des extravagances trumpiennes, de Washington ou de Floride, mais parce qu’on y crée toujours, et pas seulement à Hollywood. Depuis l’Europe, on perçoit souvent une Amérique assommée par les coups de boutoir de l’administration Trump. C’est vrai de tout ce sur quoi elle a prise directe : université, recherche publique, fonctions publiques fédérales plus généralement. Mais cela ne l’est pas ailleurs. Il suffit de passer quelque temps devant les innombrables talk-shows télévisés des chaînes câblées indépendantes pour s’en convaincre, tant l’esprit critique y est vif et souvent fort drôle.
Voter pour tout, tout le temps
Le 2 juin prochain, on votera en Californie. On oublie parfois que, dans ce pays, on vote pour tout ou presque. Ainsi, à Glendale comme dans les autres communes du comté, les électeurs auront à départager les candidats pour 61 positions différentes, depuis celle de gouverneur de l’État jusqu’à celle de trésorier du district scolaire, en passant par nombre de fonctions, dont le maire de la ville et ses conseillers, les juges, les responsables des écoles, etc.
Pour un pays comme la France, qui ne s’intéresse qu’aux « grandes » élections, municipales, législatives ou présidentielles (et hélas de moins en moins !), le système peut paraître étonnant. Mais il peut aussi apparaître comme un modèle toujours aussi attirant de démocratie, en ce qu’il peut davantage encourager les habitants à participer activement à la vie de la cité. Le débat mériterait d’avoir lieu en France.
Transports : vitrine politique sous pression
À quelques longs miles d’ici, la ligne D du métro de Los Angeles vient d’être prolongée de quelques stations tout du long du Wilshire Boulevard, qui conduit jusqu’à Santa Monica. Le lien avec les élections locales du début juin est facile à faire : les élus veulent montrer à quel point leur mandat a été utile. C’est d’autant plus important que les enjeux pour Los Angeles en matière de transports publics sont lourds, dans une ville qui ne connaît pratiquement que la voiture.
Dans quelques semaines, ce sera la Coupe du monde de football (soccer). Certes, il n’y aura que quelques matchs disputés, et pas les plus importants (sauf peut-être sur le plan symbolique ceux que jouera la sélection iranienne si elle réussit à arriver à Los Angeles !). Mais ce n’est sans doute qu’une répétition des Jeux olympiques et paralympiques accueillis dans deux ans.
Métro plein, message clair
D’ici là, la ligne D devra conduire jusqu’à l’océan, celle menant à l’aéroport devra aussi être achevée, comme celle amenant des milliers de spectateurs au grand stade de football. Beau programme pour les futurs élus ! Car rien ne garantit que ces travaux seront achevés. Les Angelinos se plaignent souvent de la lenteur des travaux publics. Dans ce pays qui ne cesse de célébrer l’efficacité, il est presque rassurant de voir qu’il souffre aussi des maux communs à la plupart des pays.
Certes, comme ailleurs, il y a la lourdeur des procédures, la lenteur des bureaucraties diverses, et les soupçons permanents de corruption. Mais ces défauts peuvent aussi cacher des vertus (hormis la corruption), notamment celle du jeu démocratique permettant de valider au mieux la pertinence sociale d’un projet d’envergure.
Robots et chaos urbain
Ce jour d’inauguration, le métro, souvent délaissé par les habitants, est bondé. Les rames sont deux fois plus larges que celles d’un métro parisien. Avec humour, une affichette rappelle qu’on peut amener avec soi sa bicyclette, mais qu’il est interdit de jouer au Tour de France dans les rames !
À l’avant-dernière station du prolongement, sur Wilshire Boulevard, la foule est encore plus dense, car tout autour se dressent de nombreux musées ou institutions culturelles, dont celui des Oscars, réservé aux stars du cinéma, celui de l’automobile, mais surtout le LACMA (Los Angeles County Museum of Art).
Une voiture sans chauffeur coincée dans un embouteillage…
Depuis peu, on peut y découvrir une nouvelle annexe dite « Geffen », du nom du mécène qui a offert ce bâtiment à la ville et y a entreposé sa collection personnelle. Une collection très éclectique, mais avec de beaux tableaux flamands du XVIIe siècle. Une belle salle consacrée pour l’essentiel aux impressionnistes enrichit l’ensemble.
Mais ce jour-là, le spectacle est ailleurs, dans cette foule inédite, d’allure très populaire. Sans pancartes, ni slogans, ni sono tonitruante, elle manifeste clairement son aspiration à voir la ville mieux dotée en transports publics. À un carrefour, au pied du musée de l’automobile, on observe avec amusement une voiture autonome (sans chauffeur) coincée dans un embouteillage, tandis que, sans se presser, un robot livreur emprunte le passage clouté devant un feu rouge.
Los Angeles, ce sont aussi ces contrastes-là.
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