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«Privilège blanc» ? par Laurent Joffrin.

Edito publié le 16/06/2020 | par grands-reporters

Furieuse bataille autour de ce concept brandi dans certains milieux antiracistes : le «privilège blanc». Les uns, militants «décoloniaux», en font une arme fondamentale contre le «racisme systémique». Les autres – à droite et à gauche – le rejettent sans ambages («une ineptie dangereuse», dit Corinne Narassiguin, responsable socialiste).

Voilà qui mérite explication.
L’idée n’est pas neuve. Elle date des années 70, quand un certain nombre de militants et d’universitaires mettent en lumière l’avantage – indu à leurs yeux – conféré par la société américaine aux personnes blanches en comparaison du sort réservé aux minorités «de couleur» : légitimité spontanée, absence de discrimination, respect supérieur, représentation valorisante dans la culture, etc. Elle a prospéré depuis dans plusieurs pays, pas seulement anglo-saxons, au sein de la mouvance antiraciste.

Elle correspond de toute évidence à une réalité dans l’histoire. Le «privilège blanc» est manifeste dans les sociétés coloniales, ou bien dans un pays profondément marqué par la ségrégation comme les Etats-Unis, où il a fallu attendre les années 60 pour que les lois discriminatoires envers les personnes noires soient abolies et où les discriminations de fait persistent au vu de tous.

Dans les sociétés européennes, où les privilèges légaux ont été abolis plus tôt, personne ne peut nier la pérennité des injustices à l’embauche, au logement ou dans le comportement d’une partie des forces de police. En France même, il est nettement plus confortable d’appartenir au groupe majoritaire qu’à une minorité issue de l’immigration ou de la France d’outre-mer.

Pourtant, la formule se heurte à plusieurs objections. Le «privilège», surtout en France, implique aussitôt son abolition. Ce fut fait pendant la Révolution à partir de la célébrissime «Nuit du 4 août», qui décréta la disparition des privilèges du clergé et de la noblesse en annulant les droits seigneuriaux (contre rachat, mais ce rachat tomba en désuétude par la suite). Comment abolir «le privilège blanc» ? Les nobles pouvaient cesser d’être nobles – le ci-devant Philippe d’Orléans devint Philippe Egalité, le ci-devant lieutenant des Aix devint le général Desaix, etc. Les Blancs peuvent difficilement cesser d’être Blancs.

Ce qui conduit à une deuxième remarque : la rhétorique du «privilège blanc» dénonce le groupe majoritaire pour ce qu’il est et non pour ce qu’il fait. Elle est «essentialiste». Elle tend à culpabiliser une catégorie définie par le hasard de la naissance, quel que soit son comportement. On peut avoir été antiraciste toute sa vie, on reste suspect par le simple fait qu’on est Blanc, alors même qu’on agit pour la fin des discriminations envers les non-Blancs.

Aussi bien, qualifiera-t-on les «gilets jaunes» – souvent des Blancs – de «privilégiés» ? Paradoxe de cet antiracisme qui utilise les mêmes catégories essentialistes que les racistes. Et drôle de manière de se trouver des alliés pour lutter contre l’injustice.

Cette focalisation sur la race tend aussi à minimiser les autres formes de «privilège», ceux qui sont liés à l’appartenance à un milieu social. Les classes sociales se reproduisent souvent d’une génération à l’autre. Quand la classe des ouvriers et des employés est largement composée de minorités, difficile de démêler ce qui ressortit de la classe sociale et de l’origine ethnique. Impossible, en tout cas, de tout ramener à la race, ce que tendent à faire certains militants.

Les injustices se cumulent, rétorque-t-on. Certes. Mais est-il bien habile de hiérarchiser ainsi les opprimés ? Tactiquement parlant, ne vaut-il pas mieux les unifier pour accroître leur force, plutôt que de les diviser en groupes ethniques antagonistes ?

D’autant qu’une partie des Blancs, dénoncés en tant que tels, auront la tentation de répondre par un réflexe de «défense blanche» et grossiront l’électorat des nationaux-populistes. Voir la force du RN en France ou la victoire de Trump à la dernière présidentielle américaine. Il est une autre manière d’envisager la question : exiger de la République, fondée sur le principe d’égalité, qu’elle respecte son propre programme et agisse énergiquement pour mettre fin aux discriminations. Ce que font, d’ailleurs, pour l’essentiel, les manifestants de ces derniers jours. Prolétaires de tous les pays, unissez-vous, disait Marx. On peut transposer le mot d’ordre : antiracistes de toutes origines, unissez-vous !

 

Laurent Joffrin directeur de «Libération»

 

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