Quand la guerre au Soudan sort de l’ombre
Après 18 mois de siège, El-Fasher est tombée. La guerre au Soudan, ignorée, révèle son visage : 150 000 morts, famine, nettoyage ethnique, et des pétromonarchies du Golfe qui attisent le brasier.
Une guerre longtemps ignorée
Début novembre, les médias nationaux semblent avoir redécouvert que la guerre au Soudan faisait rage depuis des années. L’Ukraine puis Gaza absorbaient leur attention, à juste titre, mais leur silence sur ce conflit — probablement le plus meurtrier depuis longtemps — interroge. Plus de 150 000 morts en deux ans, des millions de déplacés, l’insécurité alimentaire, sinon la famine, et surtout la réunion, dans un pays ignoré, de toutes les composantes d’un conflit mondial de grande ampleur.
La chute d’El-Fasher, déclencheur médiatique
La prise d’El-Fasher, capitale du Nord-Darfour, a ravivé cet intérêt médiatique. La ville était assiégée depuis plus d’un an par les troupes du général Hemetti et de ses Forces de soutien rapides (FSR), et tenue jusque-là par l’armée soudanaise (FAS) du général Burhane. Le siège provoquait famine, bombardements incessants et nettoyage ethnique des populations non arabes. La conquête d’El-Fasher permet à Hemetti de contrôler presque tout le Darfour et ouvre deux scénarios : poursuite de son avancée dans le pays ou sécession de la province, comme en 2011 avec le Soudan du Sud.
Trois guerres en une
Comme déjà évoqué dans ces colonnes (chronique CDD 89 du 20 octobre 2024), trois conflits se superposent.
La première guerre oppose Burhane, chef des FAS, à Hemetti, chef des FSR. Alliés lors du coup d’État renversant l’ancien dictateur, ils s’affrontent depuis 2023 pour la conquête du territoire dans la guerre la plus sanglante du siècle.
La deuxième oppose les multiples marchands d’armes qui prospèrent sur ce terrain d’exercice.
La troisième — la plus méconnue — est la guerre par procuration menée par les États du Golfe, en particulier les Émirats arabes unis (EAU).
Les Émirats dans le déni
Un récent communiqué des EAU affirme leur seul souci de paix et d’aide humanitaire. Les faits montrent l’inverse, tant leur soutien à Hemetti est massif. Les massacres perpétrés par les FSR, en particulier lors de la prise d’El-Fasher, expliquent que les EAU tentent aujourd’hui de se distancier, mais la réalité reste inchangée.
Or, terres et mer Rouge : les enjeux
Depuis longtemps, les pays du Golfe financent le Soudan pour deux raisons principales.
D’abord la géopolitique : position stratégique sur la mer Rouge et proximité religieuse et linguistique.
Ensuite les ressources soudanaises : minerais, notamment or, et potentiel agricole lié au Nil. Paradoxalement, alors que la moitié de la population soudanaise souffre d’insécurité alimentaire, ces ressources sont vues par les États du Golfe comme un rempart contre leurs propres vulnérabilités.
Le Golfe joue plusieurs cartes
Les EAU soutiennent clairement Hemetti, tout comme l’Iran. Le Qatar appuie Burhane, dans une rivalité classique Abou Dhabi–Doha. L’Arabie saoudite et le Koweït se rapprochent des positions de l’Égypte et de la Turquie, elles-mêmes favorables à Burhane.
L’Afrique comme arrière-pays stratégique
La stratégie « post-pétrole » des EAU passe par des investissements agricoles et industriels dans de nombreux pays africains. Leur implication va du Soudan au Tchad, à la Guinée et jusqu’au financement du barrage Renaissance en Éthiopie.
Ils considèrent le Soudan comme un arrière-pays potentiel. Sans engagement militaire direct, ils appuient Hemetti via une logistique régionale : bases en Libye, aéroport au Tchad, appuis en Centrafrique, et désormais le port de Bosaso en Somalie. Des déchargements massifs y ont été observés, avant réacheminement par petits avions vers les zones tenues par Hemetti (Jeune Afrique – La Matinale, 10 novembre 2025).
Les scénarios possibles
Selon une étude de l’IFRI (Selma El Obeid, 2024), deux issues principales.
Si Burhane l’emporte : rupture probable des accords conclus avec les EAU, réorientation du trafic d’or vers le Qatar, l’Égypte ou la Turquie, et affaiblissement du rapprochement avec l’Iran au profit d’une relation renforcée avec l’Arabie saoudite. Le Qatar deviendrait le grand bénéficiaire ; le Koweït accorderait un répit sur la dette.
Si Hemetti gagne : les EAU renforceraient leur présence économique, en introduisant davantage les Russes via leurs compagnies communes. Le Qatar, l’Arabie saoudite et le Koweït devraient réduire leurs ambitions.
La Chine attend, la Russie manœuvre, l’Occident s’absente
Derrière ce jeu des puissances du Golfe, les grandes puissances observent. La Chine, prudente, aidera le Soudan si la guerre s’arrête.
La Russie cherche surtout à installer une base près de Port-Soudan et basculera vers le camp du vainqueur.
Les États-Unis, déjà prudents sous Biden, le demeurent tant que Trump n’a pas défini de stratégie africaine.
Quant à l’Europe et à l’Union africaine, elles brillent une nouvelle fois par leur absence face à ce conflit majeur.
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