Quand la Turquie se présente comme le champion international contre le terrorisme
Drones, renseignement, médiations : Erdogan veut faire de sa guerre contre les Kurdes du PKK un levier d’influence, du Moyen-Orient à l’Afrique
Photo : Le président turc Recep Tayyip Erdogan appose un autographe sur un drone stationné sur la base militaire de Batman, en Turquie, le 3 février 2018. Murat Cetinmuhurdar/Pool Photo via AP / SIPA
Illibéral et autoritaire
De la Turquie, on retient surtout en Europe le caractère illibéral et autoritaire de son régime, dont le président Recep Tayyip Erdoğan est le maître depuis plus de vingt ans, d’abord comme Premier ministre en 2003, puis comme président de la République depuis 2014. On en devine également la croissance rapide, même si ce développement a connu des phases de récession. On devine aussi que, dans le jeu à la fois subtil et brutal qui se joue au Moyen-Orient, elle est devenue une puissance qui compte dans les possibles mais fragiles équilibres de la région.
On connaît moins bien les tentatives d’Erdoğan pour développer, dans d’autres parties du monde, notamment en Afrique, une influence désormais non négligeable. Cette influence va au-delà d’un simple « soft power », dont la culture et la religion seraient les pivots. Le rôle que semble vouloir s’attribuer Erdoğan, et avec lui toute une panoplie d’acteurs politiques et économiques, est celui du champion mondial de la lutte contre le terrorisme.
Face aux Kurdes et au chaos du Moyen-Orient
C’est d’abord en interne que la Turquie et ses dirigeants actuels disent avoir acquis une longue expérience de la lutte contre le terrorisme. En l’occurrence, pour l’essentiel, dans leur farouche hostilité à la reconnaissance des droits du peuple kurde. Cette « expertise » s’est renforcée ces dernières années par le concours apporté à de nombreux pays africains, notamment en Libye, dans le soutien apporté au gouvernement de Tripoli, l’une des deux factions se partageant le pays.
Ce sont les services secrets turcs qui ont obligé Trump à changer d’avion
Par ailleurs, membre important de l’OTAN par la dimension de son armée et la qualité de certains de ses équipements, elle entend y jouer pleinement son rôle. En témoigne la tenue à Ankara du dernier sommet de l’organisation internationale de défense. Le Washington Post a même révélé à ce propos que les services secrets turcs, craignant une attaque contre l’avion ayant transporté Donald Trump au sommet, avaient obligé ce dernier à emprunter un autre avion plus discret pour quitter Ankara à destination de Londres.
Mais, outre l’attention permanente portée par l’armée turque et les services secrets du pays aux conflits et tensions constantes au Moyen-Orient depuis des décennies, c’est au problème kurde que la Turquie a puisé son expérience. Pour Erdoğan et une partie de l’opinion publique turque, les aspirations nationales des Kurdes n’ont pas de sens et doivent être combattues par les armes. Le principal parti kurde, le Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK), et ses branches armées ont longtemps été considérés comme des bandes terroristes devant être éliminées.
Le PKK a déposé les armes
Vieux souvenir kémaliste, sans doute. Mais l’unité nationale turque, forgée sur les débris de l’Empire ottoman par Atatürk et ses successeurs, ne peut souffrir d’autre forme d’appartenance à la Turquie qu’une intégration pleine et entière. Pour autant, un mouvement semble en train de s’esquisser depuis les premiers jours d’août avec l’adoption d’une loi, largement approuvée par le Parlement turc, permettant la réintégration civile des combattants du PKK.
Le leader incontesté de ce parti, Abdullah Öcalan, emprisonné depuis la fin des années 1990, a en effet appelé ses militants à déposer les armes et à la dissolution du PKK, jugeant sans doute le combat trop meurtrier et trop inégal. La loi votée, bien qu’elle ne règle en rien les revendications du peuple kurde, ne promet aucune amnistie ni ne prévoit la libération d’Öcalan. Elle représente pourtant, de fait, une véritable ouverture de la part d’Erdoğan et tranche avec son intransigeance habituelle, dont témoignent tant d’arrestations arbitraires d’opposants.
A l’approche des élections
Une des interprétations possibles de cette ouverture pourrait être qu’Erdoğan souhaite apparaître, non seulement à l’intérieur du pays à l’approche d’élections importantes, mais aussi à l’extérieur, comme l’homme ayant su triompher du terrorisme à la fois en termes militaires, mais aussi sur le plan politique. On ne sait si cette solution, inspirée par exemple de la Colombie dans le traitement des rebelles des Forces armées révolutionnaires de Colombie (FARC), ira jusqu’au bout, c’est-à-dire jusqu’à une véritable réintégration civile des combattants kurdes, voire à l’accession à quelques-unes de leurs revendications.
Mais l’essentiel pour Erdoğan est sans doute de pouvoir se présenter ainsi en champion international de la lutte contre le terrorisme. C’est, en tout cas, la carte qu’il entend désormais jouer en Afrique.
En Afrique, faiseur de paix et faiseur de guerre
Depuis plus de vingt ans, l’Afrique est en effet un champ privilégié par la Turquie pour affirmer son influence internationale. Dans ses relations extérieures, le raïs autoritaire et intransigeant sur le plan intérieur se mue en conseiller, patient, compréhensif, jamais donneur de leçons, particulièrement apte à convaincre ses interlocuteurs de la qualité des produits de défense que son pays est désormais en mesure de proposer.
Depuis qu’il est au pouvoir, il a visité près de deux tiers des pays africains, auprès desquels il se présente volontiers, à la manière des dirigeants chinois, comme un bon antidote au colonialisme occidental. L’argument le plus souvent avancé, celui d’une Turquie « sans agenda caché » et « sans arrière-pensées », d’une Turquie « fraternelle », en quelque sorte, lui vaut quelques succès, en même temps qu’il contribue à brosser le portrait d’un modèle de développement turc susceptible d’être, sinon imité, du moins inspirant.
Erdogan se pose en faiseur de paix
Ce lien qui rattache Erdoğan à de nombreux chefs d’État africains lui a même permis, en 2014, de se poser, sinon en « faiseur de paix », du moins en médiateur dans le conflit récurrent opposant l’Éthiopie à la Somalie.
Mais ce rôle « fraternel » sait aussi s’accompagner du sens des affaires. Dans ce domaine, la Turquie d’Erdoğan apparaît moins comme « faiseur de paix » que comme capable de fournir des moyens de défense et de sécurité à toutes fins utiles, dont la prolongation de nombreux conflits.
Le succès des drones turcs
Dans cette tâche, Erdoğan peut s’appuyer sur des équipes solides sur le plan politique comme sur celui des compétences reconnues en matière de défense et de sécurité. Forte de son expérience acquise dans la lutte contre les Kurdes et dans les actions conduites au Moyen-Orient, la Turquie est en mesure de proposer aux pays africains son savoir-faire en matière de renseignement et de certains armements, notamment les drones, de plus en plus prisés sur tous les terrains de conflits armés.
Cette coopération dans le domaine du renseignement concerne désormais plus d’une dizaine de pays, notamment au Sahel, où est appréciée la connaissance acquise par les services secrets turcs des réseaux islamistes, d’Al-Qaïda ou de l’État islamique. Par ailleurs, la fourniture de drones est devenue l’une des principales spécialités turques. La firme Baykar, dirigée par des proches d’Erdoğan, constitue le fer de lance de cette activité désormais très prospère, notamment grâce aux modèles TB2, TB3 et Akıncı.
Dans l’arsenal des pays africains
On ne compte plus désormais les pays africains se fournissant à cette source. Ces modèles d’aéronefs sans pilote, utilisés tant pour le combat que pour la surveillance et la reconnaissance, ont fait preuve d’une grande efficacité tout en restant d’un coût raisonnable, et donc accessibles à des armées « pauvres », contrairement aux appareils occidentaux beaucoup plus coûteux, du moins jusqu’à présent. Les engins iraniens et ukrainiens, d’un coût encore moindre, sont des concurrents redoutables dans cette nouvelle guerre des drones, mais l’intensité actuelle des conflits tant en Ukraine que dans le Golfe rend moins aisées leurs exportations.
Un « outsider » déterminé
Dans cette nouvelle guerre froide dont l’Afrique est le théâtre permanent, la Turquie se présente comme un outsider aux côtés d’autres puissances moyennes, comme les pays du Golfe persique, par exemple. Par sa façon d’opérer, elle se rapproche de la Russie : conseiller « fraternel », pourfendeur d’un modèle occidental colonialiste, promoteur d’un mode de développement s’appuyant sur un pouvoir politique fort et peu démocratique, mais proposant néanmoins d’intéressants accords et contrats de sécurité et de défense.
Une méthode proche de l’Africa Corps russe
Certes, on ne connaît pas de mercenaires turcs opérant à la manière de l’Africa Corps, mais, pour autant, les deux approches se ressemblent. La méthode turque présente également quelques similitudes avec celle de la Chine, mais sans la puissance financière qui l’accompagne et fait de nombreux pays africains de gros débiteurs sous emprise.
Tout en restant membre actif de l’OTAN, la Turquie se démarque ainsi des États-Unis comme de l’Europe, dont elle profite du retrait africain. Elle joue ainsi sa carte sur le continent, sachant aussi s’appuyer sur les réseaux religieux encouragés par le régime actuel.
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