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Quand l’Europe ferme les yeux sur l’apartheid des femmes afghanes

publié le 10/06/2026 par Jean-Paul Mari

Alors que les talibans ont instauré un véritable apartheid contre les femmes, Bruxelles les reçoit pour des discussions « techniques » sur le renvoi des migrants

La Commission européenne a confirmé travailler à l’invitation d’une délégation talibane à Bruxelles pour des discussions « techniques » sur les expulsions de migrants afghans. Un an plus tôt et à deux pas de là, à La Haye, la Cour pénale internationale a émis des mandats d’arrêt contre le chef suprême taliban Haibatullah Akhundzada pour crime contre l’humanité de persécution fondée sur le genre… Conclusion en forme de théorème de la morale européenne : défendre les femmes partout dans le monde, c’est bien – sauf lorsque cela complique l’expulsion de nos migrants.

Les talibans, eux, ont une ligne claire. En mars dernier, ils ont adopté un « décret numéro 12 » parfaitement explicite. Il autorise les figures masculines de la famille – maris, pères, tuteurs – à exercer une « discipline morale » sur les femmes en dehors des institutions judiciaires, y compris par des châtiments corporels. Le texte supprime formellement l’égalité devant la loi.  Pour faire reconnaître des violences, une femme doit présenter des blessures visibles ou un os fracturé et se rendre au tribunal accompagnée d’un tuteur masculin qui peut être… son agresseur. Une forme d’humour taliban.

Ceci n’est que le dernier épisode d’une entreprise qui, depuis la reprise du pouvoir par les talibans, vise à effacer les femmes et les filles de la vie publique, économique et culturelle. De la vie tout court. En cinq ans, près d’une centaine de décrets édictés, démolissent ce qu’il avait fallu vingt ans à construire. Ne reste, selon la formule de l’ONU, qu’un « cimetière pour les droits humains ».

Comme il faut se méfier des formules, voyons ce que cela signifie concrètement dans la vie des Afghanes.

Interdit, depuis septembre 2021, l’enseignement secondaire des filles, à partir de 12 ans, soit pour 2,2 millions d’Afghanes. Et l’université depuis décembre 2022. Et les cours particuliers privés dans la province de Hérat. Aucune femme médecin ne sera formée dans un pays où les femmes ne peuvent être soignées que par… des femmes. Aucun autre État au monde n’impose une telle discrimination d’État fondée sur le genre.

Interdit, pour les femmes, de travailler dans les administrations publiques, les ONG, les salons de beauté, d’ailleurs fermés, les établissements sportifs, les médias, les tribunaux et les parcs. Conséquence : 80% des femmes de 18 à 29 ans sont sans emploi.

Interdit de circuler librement. Pour entrer dans un magasin, un hôpital, il faut un « mahram », un tuteur masculin obligatoire. Et la loi sur « la promotion de la vertu et la prévention du vice » de 2024 autorise 3 300 agents masculins à la faire appliquer. Collaboration, dénonciation des voisins et des commerçants bienvenues.

Interdits, évidemment, les visages et le regard à découvert, sans hijab ou burqa, et la prise de parole en public. Comme toute représentation artistique humaine.

Interdit, le divorce sans accord du mari. Mais autorisé, le mariage avec une fille pubère si, précise le texte, la dot est appropriée. Le silence de l’enfant vaut consentement au mariage. De facto, la pédophilie, encadrée, devient légale. Depuis l’interdiction de l’école secondaire, environ 70% des filles de plus de 11 ans ont été poussées vers des mariages précoces ou forcés.

Rendons justice aux talibans, il leur arrive aussi d’autoriser. Voire même de rendre obligatoire la flagellation des femmes coupables de non‑respect du code vestimentaire, de fugue ou d’achats sans tuteur. Et la lapidation. 37 condamnations en trois ans pour les femmes adultères. Le 24 mars 2024, le chef suprême des talibans, celui‑là même inculpé par la CPI, a proclamé à la radio : « Nous flagellerons les femmes… nous les lapiderons en public pour adultère. Vous appelez ça une violation des droits des femmes — j’y vois la loi d’Allah. »

La réglementation reconnaît même l’esclavage dans certaines formulations puisque Amnesty International relève que le nouveau « Criminal Regulation of the Courts » précise à plusieurs reprises qu’une peine peut s’appliquer « que le coupable soit libre ou esclave ». Arrêtons‑là, même si la liste est incomplète.

Que peuvent faire les femmes afghanes pour se défendre ? Rien. Sinon s’immoler par le feu, comme cette jeune femme dans la province de Ghor, pour échapper à un mariage forcé.

Déjà, en 2022, Fawzia Koofi, l’ancienne vice‑présidente du Parlement afghan, témoignait devant le Conseil des droits de l’homme de l’ONU : « Chaque jour, il y a au moins une ou deux femmes qui se suicident à cause du manque d’opportunités et de la pression qu’elles subissent. »`

Les talibans ont donc inventé deux catégories humaines distinctes, les hommes et les femmes, pour établir un apartheid inédit de sexe, ou de genre, au sein d’un même peuple. Avec la prison, la torture et la mort au bout du chemin. En attendant les panneaux devant les restaurants : « Interdit aux chiens et aux femmes ». Ce qui n’empêche pas Bruxelles de recevoir ces fins techniciens de l’ordre pour organiser ensemble, Européens et talibans, le retour des migrants vers leur pays d’origine.

Reste, entre autres, une question « technique » à régler : va‑t‑on renvoyer les migrantes et leurs filles à Kaboul ?


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