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Qui veut la mort de l’ONU ?

publié le 13/07/2025 par Pierre Feydel

Aujourd’hui, le Conseil de sécurité est bloqué par la Chine, la Russie et les États-Unis. L’Assemblée générale est sans pouvoir. En 1939, déjà, la SDN était morte de son impuissance

« L’ONU se meurt, l’ONU est morte »

Faut-il paraphraser Bossuet et son éloge funèbre de la duchesse d’Orléans et se dire : « L’ONU se meurt, l’ONU est morte » ? Ou bien, plus près de nous, doit-on appliquer à l’organisation internationale la sentence prononcée autrefois par Emmanuel Macron à propos de l’OTAN, depuis quelque peu revigorée ? Le président français jugeait alors l’alliance « en état de mort cérébrale ». En tout cas, l’Organisation des Nations unies va mal. Son impuissance sidère. Sa capacité à dénoncer les violations du droit international n’a d’égal que son incapacité à agir pour le faire respecter.

La Charte des Nations unies est signée le 26 juin 1945 à San Francisco. Elle entre en vigueur quatre mois plus tard. Elle est ratifiée par 51 États. Aujourd’hui, 193 pays sont représentés à son Assemblée générale, qui y disposent, petits ou grands, d’une voix chacun. Pour quoi faire ?

Un Conseil de sécurité verrouillé

Son Conseil de sécurité, organe exécutif qui peut décider de l’utilisation de la force armée pour s’interposer entre belligérants, agir contre un État agresseur ou mettre en œuvre toute action de maintien de la paix, est composé de cinq membres permanents – Chine, États-Unis, France, Royaume-Uni et Russie – qui disposent chacun d’un droit de veto. Ces États sont flanqués de dix membres non permanents, élus pour deux ans et renouvelés par moitié tous les ans.

Alors que s’ouvrait la dernière Assemblée générale, convoquée tous les ans en septembre, la paralysie de l’organisation internationale était flagrante. Le monde connaît aujourd’hui deux conflits majeurs – en Ukraine et au Proche-Orient – , des pays comme le Soudan sont dévastés, et, en mer de Chine, les tensions ne cessent de monter.

Quand les arbitres du monde sont devenus ennemis

L’ensemble des nations se réarment. Les traités de non-prolifération nucléaire volent en éclats. La planète n’a jamais eu autant besoin d’une autorité internationale capable, sinon de résoudre les crises, du moins de les calmer.

Hélas, au Conseil de sécurité, la Chine et la Russie – et d’une certaine façon les États-Unis de Donald Trump – bloquent toute initiative d’apaisement. Ils bafouent eux-mêmes la Charte qu’ils ont signée, en envahissant ou en menaçant d’envahir, voire de s’approprier, des territoires qui ne leur appartiennent en aucune manière.

Longtemps, Chine et Russie se sont contentées de s’abstenir. Aujourd’hui, elles utilisent pleinement leur droit de veto. Les cinq gendarmes du monde ne s’entendent pas. Pire : ils envisagent de se combattre. Dès lors, comment pourraient-ils imposer la paix aux autres ?

Le « Machin » voué au déclin ?

Quant à l’Assemblée générale, ses résolutions n’ayant aucun caractère impératif, tout le monde s’en moque. Autrefois, s’activait dans les couloirs une diplomatie parallèle faite de rencontres informelles, de discrètes négociations qui pouvaient permettre de débloquer des situations apparemment sans issue, faire naître des convergences d’intérêts. Aujourd’hui, ces coulisses sont désertes. La violence des affrontements et la radicalité des positions empêchent toute tentative de discussion.

Faut-il donc désespérer de toute velléité de gouvernance mondiale ? Le « machin », tel que qualifiait l’ONU le général de Gaulle, est-il voué à un irrémédiable déclin ? Aura-t-il la même fin que la Société des nations (SDN), née, comme lui, du refus des horreurs d’une guerre mondiale — la première — et mise à mal, comme elle, par le nationalisme exacerbé de dictatures agressives ?

« C’est la moralité internationale qui est en jeu »  Haïlé Sélassié

Le 7 juin 1936, Haïlé Sélassié monte à la tribune de l’Assemblée générale de la Société des nations (SDN) à Genève. Le sort de son pays, envahi par l’Italie, a ému l’opinion mondiale. L’empereur d’Éthiopie, descendant du roi Salomon et de la reine de Saba, est un petit homme frêle. Il va tenir des propos d’une grande force : « C’est la sécurité collective. C’est l’existence même de la Société des nations. C’est la confiance que chaque État place dans les traités internationaux. C’est la valeur des promesses faites aux petits États, que leur intégrité et leur indépendance seront préservées… C’est la moralité internationale qui est en jeu », assène le roi.

Ces propos pourraient résonner fortement aujourd’hui, en Ukraine. Volodymyr Zelensky aurait pu les tenir à la tribune de l’Assemblée générale de l’ONU.

Mussolini, Tokyo et Hitler ont quitté la SDN

Benito Mussolini rêvait d’un empire fasciste digne de la Rome impériale, comme Vladimir Poutine rêve d’un empire russe reconstitué. En 1931, déjà, le Japon a envahi le nord de la Chine. La SDN réclame son retrait par un vote de son Assemblée générale. Tokyo quitte l’organisation.

Le 3 octobre 1935, l’Italie envahit l’Éthiopie. Condamnée par la SDN, Rome la quitte, comme Hitler, qui a occupé la rive droite du Rhin, avant d’annexer l’Autriche, puis la Tchécoslovaquie. En 1939, l’organisation internationale expulse la Russie, qui vient d’attaquer la Finlande. Mais l’Europe est déjà en guerre. La SDN est morte.

« Moi, je travaille dans les coulisses de l’impuissance. »

Est-ce le sort qui attend l’ONU ? Est-on au bord d’une troisième guerre mondiale ? Vers une refondation ou une implosion ? Le monde risque de payer très cher le refus de membres de l’ONU de respecter la Charte. En réalité, la planète aurait besoin d’une organisation internationale renforcée, dotée de plus de pouvoirs pour conjurer les menaces qui s’accumulent.

Mais pour quoi faire, dès lors qu’un Trump ou un Poutine s’appliquent consciencieusement à l’affaiblir ? L’ambassadeur du Canada au siège de l’institution à New York, Bob Rae, avait assez bien résumé la situation lorsqu’il expliquait : « Moi, je travaille dans les coulisses de l’impuissance.» Hélas !


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