Reporters à Gaza : l’enclos et l’abattoir
255 journalistes tués en deux ans, 400 blessés… ce n’est plus de la brutalité, c’est une méthode
C’est un homme doux, modeste et sec, encore jeune mais terriblement vieilli, dont la vie tient en trois mots — Gaza, presse, AFP — qui se tient droit, à contre-jour dans la lumière, sur la tribune d’un auditorium au cœur de Beyrouth. Adel Zaanoun, 42 ans, chef du bureau AFP à Gaza, fait partie de ceux qui ont pu être exfiltrés ; tant d’autres sont restés là-bas, il en porte la douleur.
Face à lui, le public : 53 grands-reporters d’Albert-Londres venus remettre le prix annuel aux nouveaux jeunes lauréats. La guerre n’est pas loin, témoin ces drones qui tournent en zézayant au-dessus des habitants dans le ciel de Beyrouth. Adel, invité d’honneur, a gagné sa médaille chaque jour depuis deux ans dans Gaza encerclé. Entre Adel, le Palestinien, et les reporters dans la salle, l’idiome n’est pas le même, mais tous parlent la même langue et partagent la même colère — sourde, profonde, personnelle et professionnelle, éruptive comme un volcan de lave qu’on essaierait de boucher. Cela tient en deux chiffres : 255 et 400.
255, comme le nombre de journalistes tués à Gaza depuis le 7 octobre 2023, à peine deux ans. Un chiffre pareil, personne ne se souvient de l’avoir noté sur son carnet de petit comptable de la mort. Même les plus anciens reporters qui ont connu un demi-siècle de sang et de boue.
Et 400, pour les blessés. Oh, on ne parle pas des blessures dites légères ; Adel a été lui-même quatre fois touché. Non : on parle de poitrines trouées, d’une main ou d’une jambe arrachée, d’un crâne fracassé, d’un visage défiguré. Quant aux traumas psychiques, personne ne sort épargné d’une pareille horreur.
Parce que c’est un massacre. Ou plutôt une série de massacres, de meurtres, d’assassinats froids et ciblés. 255 journalistes — reporters, photographes, cameramen — certains morts sous les bombardements, d’autres visés par les drones et les missiles. Non, ce n’est pas la faute au hasard ni les risques du métier — on en a perdu nous aussi des amis. Les journalistes de Gaza sont trop souvent ciblés.
Un tir direct de missile sur l’appartement au premier étage, celui du reporter, famille comprise ; le bureau de l’AFP détruit ; une frappe sur un groupe de journalistes qui viennent observer le résultat d’une attaque… ciblés, donc assassinés. Perdre un, deux, trois confrères, un ami, sa femme, un enfant. Et reprendre son carnet de notes, sa caméra.
Ah ! elle a bien raison, « l’armée la plus morale du monde », de nous interdire Gaza, nous, les étrangers. Imaginez : si les morts étaient des envoyés spéciaux du New York Times, du Guardian ou de France 2. Imaginez l’émotion, le scandale, les protestations. Mais des Palestiniens, même journalistes casqués de blanc et porteurs d’un gilet « PRESS »… tous des terroristes, ou complices des terroristes, ou complices des complices ! Des Gazaouis, quoi.
255 et 400, à ce stade, ce n’est plus de la brutalité, voire de la vengeance : c’est une stratégie, une idéologie, une méthode industrielle. Elle est simple : prenez une zone de guerre, clôturez-la, sorte d’enclos pour le bétail. Puis repérez les journalistes et tuez-les — l’un après l’autre. Comme dans un abattoir. Et enterrez-les dans la fosse commune de la vérité.
Fini le temps où la formule magique « Presse » ou « TV » indiquait la neutralité, assurait une forme de protection. Après le Vietnam, l’armée américaine a compris la puissance du reportage. Pendant la guerre du Golfe, les reporters, forcés d’être « embedded », « intégrés », se sont vus transportés, logés, chaperonnés, censurés. Aujourd’hui, brandir une carte de presse en Ukraine revient à tendre une mire au sniper russe.
Les Israéliens, eux, viennent d’inventer un nouveau ghetto pour reporters, un ghetto où on vous a gardé enfermé avant de vous mettre à mort.
Un enclos et un abattoir.

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