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Réservistes contre ultra-orthodoxes, la fracture qui déchire Israël

publié le 31/08/2025 par Marc Lefevre

Les premiers partent vers Gaza en guerre, les seconds en pèlerinage vers l’Ukraine. Deux mondes, une même nation déchirée

Deux Israël se croisent aujourd’hui sur les routes

D’un côté, près de 80 000 réservistes rejoignent leurs bases pour une nouvelle mobilisation. Pour nombre d’entre eux, c’est le troisième ou quatrième rappel depuis le 7 octobre 2023. Ils s’apprêtent à risquer leur vie dans une opération qualifiée « d’hasardeuse » : occuper la ville de Gaza, au prix d’un combat urbain que tous savent sanglant.

De l’autre, 50 000 hassidim de Breslev quittent le pays. Direction Ouman, en Ukraine, pour célébrer Roch Hachana sur la tombe du rabbin Nachman (1772-1810). Parmi eux, beaucoup de jeunes hommes en âge de servir, étudiants de yeshivot qui refusent la conscription. Officiellement, l’armée les considère comme des déserteurs. En pratique, ils partent avec l’aide de l’État : plusieurs ministères ont débloqué des subventions et le ministère des Transports a réservé des créneaux aériens pour faciliter leur départ.

Le contraste est saisissant. Les uns partent au combat, les autres à la prière. Les uns risquent leur vie, les autres s’exemptent de tout devoir militaire. Cette scène, presque irréelle, illustre la fracture la plus explosive d’Israël après plus de 600 jours de guerre.

Une armée épuisée, face à des privilèges assumés

Les réservistes savent ce qui les attend. Depuis près de deux ans, la fatigue, la nervosité et la peur s’accumulent. Chaque rappel est plus difficile que le précédent. Les pertes civiles inévitables à Gaza s’ajouteront au poids psychologique d’une mission impossible. En face, les ultra-orthodoxes poursuivent leurs traditions comme si la guerre n’existait pas. Leur pèlerinage annuel est devenu un point de tension majeur. Pour beaucoup d’Israéliens, voir l’État subventionner ces départs, alors que des soldats tombent. Des réservistes que le gouverneùent a chosi d’humilier.

Otages et politique

La fracture n’est pas seulement militaire. Elle touche aussi les familles d’otages, qui continuent de manifester sans relâche. Le père d’un captif supplie la foule à Tel-Aviv, réclamant un accord avec le Hamas. Mais au même moment, le gouvernement choisit de participer à un dîner festif en Cisjordanie occupée plutôt que de discuter des propositions de libération transmises par l’Égypte. Là encore, le message est clair : les priorités politiques passent avant le sort des prisonniers.

Nir Oz, la plaie toujours béante

Le kibboutz Nir Oz, symbole des massacres du 7 octobre, en est une autre illustration. Plus d’un quart de sa population a été tuée ou enlevée. Près d’un an plus tard, aucune aide de l’État n’a encore été versée. Le kibboutz doit compter sur des dons privés pour reconstruire maisons et infrastructures. Pendant ce temps, les combinaisons budgétaires s’accumulent pour contenter les partis ultra-orthodoxes hostiles à la conscription.

Bras de fer au sommet

La fracture traverse aussi l’appareil d’État. Le chef d’état-major, Eyal Zamir, affirme que l’opération « Les Chariots de Gédéon » a atteint ses objectifs et que le Hamas a assoupli sa position. Il plaide pour explorer ces pistes. Benjamin Netanyahou, lui, les écarte systématiquement, trouvant toujours une nouvelle raison de prolonger la guerre. Pour ses opposants, il sacrifie les otages à sa survie politique.

Deux pays en un

Sur les routes, le tableau résume la situation : des colonnes de soldats en uniforme partant vers Gaza croiseront bientôt des cars bondés de pèlerins en noir filant vers l’aéroport. Tous sont Israéliens, mais leur rapport à l’État, à la guerre et à la société les rend étrangers les uns aux autres.

Les réservistes portent sur leurs épaules l’idée d’un Israël moderne, où chacun contribue à l’effort collectif. Les ultra-orthodoxes revendiquent une fidélité à la loi religieuse, au-dessus de l’État. Entre les deux, Netanyahou arbitre en faveur de ceux dont dépend sa majorité.

Une fracture existentielle

Ironie de l’histoire, ce pèlerinage pourrait être stoppé non par Israël, mais par Kiev. En guerre contre la Russie, l’Ukraine n’a peut-être pas la capacité d’accueillir 50 000 pèlerins. Les Ukrainiens ont d’autres priorités que de gérer la sécurité de 50,000 fanatiques religieux et pourraient ne pas autoriser leur venue.

Après plus de 600 jours de guerre, Israël est confronté à une question vertigineuse : peut-il continuer à exiger le sacrifice de dizaines de milliers de citoyens, tout en ménageant une partie de la population qui se refuse à toute conscription ?


D.R

ENCADRÉ

Le rabbin Nachman de Breslev, maître spirituel d’Ouman

Né en 1772, mort en 1810, le rabbin Nachman de Breslev a vécu dans des territoires correspondant à l’actuelle Ukraine. Arrière-petit-fils du fondateur du hassidisme, il a développé une approche mystique centrée sur le dialogue direct, fervent et exalté avec Dieu, loin des rituels figés. Sa tombe, à Ouman, est devenue le haut lieu de pèlerinage des hassidim de Breslev, qui s’y rendent chaque année pour Roch Hachana.

La pensée de Nachman a traversé le temps. Elle a été redécouverte et popularisée au XXᵉ siècle par le philosophe Martin Buber, dont les écrits sur le dialogue ont marqué le judaïsme moderne. Elle a aussi influencé indirectement des écrivains comme Franz Kafka, sensible à cette quête mystique et existentielle.

Aujourd’hui, des dizaines de milliers de pèlerins perpétuent son héritage, transformant chaque année la petite ville ukrainienne en capitale spirituelle du hassidisme.


► ENCADRÉ

Les privilèges exorbitants des ultra-orthodoxes en Israël

La communauté ultra-orthodoxe bénéficie de mesures spécifiques qui alimentent depuis des années un vif débat en Israël. Les étudiants en yeshiva sont pour la plupart dispensés du service militaire, une exemption dénoncée par de nombreux Israéliens tenus, eux, à plusieurs années d’armée. Les familles haredim, souvent très nombreuses, perçoivent des allocations sociales et des subventions élevées, qui leur permettent de compenser un faible taux d’activité sur le marché du travail.

Leur système éducatif, centré sur l’étude religieuse, est largement financé par l’État, bien qu’il n’intègre pas toujours les matières générales comme les sciences ou l’anglais. Les ultra-orthodoxes profitent en outre de facilités fiscales et d’aides au logement, concentrées dans certaines localités. Enfin, leurs partis, essentiels pour former des coalitions gouvernementales, exercent un poids politique disproportionné, leur permettant d’imposer leurs priorités au niveau national.


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