Russie : l’État sauvage
La guerre a révélé l’extrême brutalité de l’armée russe. Contre les Ukrainiens mais aussi contre ses propre soldats. Une terreur qui gangrène désormais toute la société russe
Iran, Liban, Gaza… le Moyen-Orient s’est embrasé. Et nous sommes ainsi faits que nous ne voyons plus rien d’autre. Pourtant, plus au nord, la guerre fait rage. Et rage est le mot exact. Une brutalité dont il est difficile de prendre la démesure. La Russie, la grande et belle Russie en ce début de XXIe siècle, Moscou, Saint-Pétersbourg, sa culture, Stalingrad et sa mémoire. Allons ! On peut lui reprocher quelques excès mais, tout de même, elle fait partie de la famille européenne, non ?
Le premier choc, ce fut Boutcha, les atrocités contre les civils ukrainiens. On savait les Russes rudes mais là… Et puis le reste a suivi : Marioupol écrasée, les centrales bombardées, la terreur par l’acier, le froid et l’obscurité. Un pas supplémentaire sur le champ de bataille : les exécutions sommaires, les disparitions en zone occupée, ces rares prisonniers qui reviennent si squelettiques qu’on les croirait sortis d’un stalag nazi.
Et la torture, omniprésente, contre les militaires et les civils. Récits de boucherie. Et l’enlèvement des enfants, un système, pas un excès, 20 à 30 000 gosses kidnappés, éloignés, endoctrinés, malaxés comme de la pâte à modeler pour en faire de petits Poutine ou de la future chair à canon. La brutalité, quand elle devient sauvagerie, ne permet plus le « c’est la guerre, voilà tout ». On invoquera la haine de l’ennemi, la « défense de la patrie », la peur historique. Certes.
Mais que dire quand cette sauvagerie s’applique… aux siens. Au départ, il n’était question que d’incompétence quand les troupes russes montaient à l’assaut nues sous la mitraille. Et puis les témoignages se sont multipliés, provenant des soldats, souvent déserteurs. Qu’un combattant refuse, ou fasse mine de refuser d’aller se faire hacher menu, qu’il semble désobéir aux ordres absurdes ou renâcler, et ce sont ses propres officiers qui se chargent de la punition.
Il y a la « fosse », creusée dans le sol, des jours sans boire ni manger ( Journal d’un cosaque ). Et les coups, des passages à tabac si longs et si violents qu’ils tuent souvent. Et la torture, effroyable, constante, ami ou ennemi. Et l’obnulenié, «l’annulation», en clair, l’assassinat d’un soldat gênant. Exécuté. D’une balle dans la nuque ou en l’envoyant à l’attaque sans armes et sans gilet de protection dans une opération dont personne ne revient. L’officier demande parfois à l’opérateur de drones « l’annulation » de soldats blessés ou qui battent en retraite. Bien sûr, on achève les blessés laissés sur le terrain.
Les pertes sont si élevées qu’il faut sans cesse renouveler les troupes. Environ 30 000 pertes par mois – 360 000 par an – morts, blessés graves, invalides, sans compter les traumatisés. À la morgue de Donetsk, un soldat a raconté les corps qui attendent, empilés sur plusieurs couches dans des camions frigorifiques. Moscou a recruté des mercenaires nord-coréens ou enrôlé de force des Africains de passage. On a aussi vidé les prisons en promettant argent et remises de peine. Des criminels, violeurs, assassins.
Sous l’uniforme, les tueurs n’ont pas changé et pratiquent la guerre avec ce qu’ils savent faire. Résultat, la terreur règne parmi les soldats. Plus personne n’ose critiquer ou même émettre un avis. Les officiers sadiques et corrompus ne peuvent être amadoués que par l’argent, celui de la solde du soldat, de ses biens, de sa famille. L’armée russe est devenue une mafia qui terrorise les membres de son propre gang.
Le pire est que cette infection gangrène toute la société quand les combattants reviennent du front. Ou quand de jeunes femmes épousent en hâte des soldats enrôlés en pariant sur leur mort probable et la pension qui va avec. Le phénomène a un nom : « les veuves noires ».
Peu à peu, sous la botte militaire implacable de Vladimir Poutine, c’est toute la Russie qui revient à l’état sauvage. Et pour quelle issue ? Malgré le grand massacre, les forces russes au sol ont réalisé en février leur plus faible avancée en deux ans. Le prix du mètre carré en hommes est devenu exorbitant. Le prix de la sauvagerie.
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