Russie : trop d’invalides, les prothésistes débordés
L’industrie russe des prothèses connaît une hausse sans précédent, avec un afflux massif de blessés
Comme le révèle “Verstka”, des militaires et civils amputés font toujours face à des mois d’attente, des appareils inadaptés et une dépendance aux composants étrangers.
Près de quatre ans après le début de l’invasion russe de l’Ukraine, le secteur médical russe croule sous la demande de prothèses. Fin 2024, 376 000 soldats russes auraient été grièvement blessés sur le front, selon l’Institut international d’études stratégiques. Parmi eux, environ la moitié aurait subi une amputation, d’après le ministère du Travail. Et les chiffres sont loin de diminuer : en 2024, 81 000 personnes ont eu besoin d’une prothèse de jambe, contre 51 000 deux ans plus tôt. Une augmentation vertigineuse, que les entreprises de prothèses peinent à absorber, met en lumière dans son enquête le média en exil russe Verstka.
Le délai d’obtention s’étire sur plusieurs mois pour 70 % des demandes de prothèses qui proviennent de militaires, y compris des combattants issus de groupes paramilitaires, selon les centres de production. Chaque appareil doit être ajusté au millimètre, testé, parfois modifié. Vladislav Germantsev, blessé en 2022, attend un remplacement depuis janvier 2023. Son ancien appareil, offert par des bénévoles, “s’est décroché en pleine rue”.
Face à l’afflux de blessés, l’État a investi massivement dans le secteur. Le budget alloué aux aides techniques a presque triplé depuis le début de la guerre, atteignant 98 milliards de roubles (plus d’un milliard d’euros) pour 2026. Mais sur le terrain, 104 000 personnes n’ont reçu aucune aide en 2024, et 129 000 seulement une aide partielle. Les chiffres officiels montrent une production en hausse (plus de 53 % de prothèses en un an), mais les témoignages rapportés par Vertska parlent de dispositifs cassés, mal ajustés, ou livrés trop tard.
Si la guerre a ainsi relancé toute une industrie, elle a également exposé le frein majeur que constitue la bureaucratie : les commissions médicales manquent de formation, les certificats sont souvent mal rédigés.
L’illusion du made in Russia
En outre, malgré ses efforts de relocalisation industrielle, la Russie dépend toujours fortement de l’étranger. En 2024, les importations de prothèses ont atteint un record de 185 millions de dollars, soit environ 157 millions d’euros. Plus de la moitié des composants provient des pays considérés par Moscou comme “inamicaux”, comme l’Allemagne, la Belgique ou les Pays-Bas. Bien que destinés à des fins humanitaires, donc en principe hors de portée des sanctions internationales, les composants peuvent rencontrer des difficultés logistiques, note Verstka.
“Le besoin en pièces détachées est tel que le moindre stock arrivant sur le marché est aussitôt écoulé”, confie un prothésiste dans les colonnes du média. Des entreprises locales tentent de rattraper le retard. Certaines misent sur l’intelligence artificielle et l’optique pour moderniser les appareils. Mais la production nationale reste moins performante. “Les composants russes ne tiennent pas la comparaison”, ajoute le médecin.
Une fois équipés, “de nombreux vétérans de l’‘opération militaire spéciale’ [expression officielle pour désigner la guerre en Ukraine] retournent à la vie civile”, indique Verstka. Cela n’empêche pas, toutefois, le renvoi au front de combattants munis de prothèses de bras ou de jambe.
Cer article a été traduit et republié par Courrier international
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