Russie-Ukraine : Comment les services secrets piègent des adolescents pour faire le sale travail
Sous influence russe ou ukrainienne, des collégiens photographient des commissariats, posent des explosifs ou allument des incendies
Le 8 mai 2023, à l’aube, Pavel Soloviov, 17 ans, franchit discrètement une brèche dans la clôture d’une usine aéronautique de Novossibirsk, en Russie. Avec deux camarades, il cherche à incendier un bombardier de guerre russe, convaincu par la promesse d’un million de roubles – environ 10 500 euros – offerte par un mystérieux contact sur Telegram. Lorsqu’ils se retrouvent face au Su-24, les adolescents intimidés préfèrent renoncer.
Ils brûlent un peu d’herbe à proximité, filment la scène en la cadrant de manière à faire croire que l’avion est en flammes, et envoient les images à leur interlocuteur pour simuler un sabotage. Quelques jours plus tard, ils seront arrêtés, jugés pour « sabotage prémédité » et envoyés en colonie pénitentiaire. Pavel, qui rêvait d’ouvrir un garage automobile, a vu son avenir s’effondrer, rapporte un article du New York Times.
La mésaventure de Pavel n’est pas un cas isolé. Depuis le début de la guerre en Ukraine, en février 2022, de petites opérations de sabotage menées par des mineurs se multiplient en Russie comme en Ukraine. Les services secrets des deux camps semblent avoir découvert une ressource à la fois peu coûteuse et terriblement manipulable : des adolescents recrutés pour des missions ponctuelles, souvent sans qu’ils comprennent pour qui ils travaillent. Dans cette guerre d’usure, les enfants et les adolescents sont devenus une arme à part entière.
Le mode opératoire est simple. À travers Telegram, WhatsApp ou même des chats de jeux vidéo, des inconnus contactent des mineurs avec la promesse d’un peu d’argent de poche facile. Parfois, les consignes prennent l’apparence d’un jeu : il s’agira alors de photographier un commissariat, une ambulance ou un dépôt d’armes, avec géolocalisation à l’appui. Des annonces vantent même un « Pokémon Go » rémunéré, où l’on ne collecte pas des créatures virtuelles mais des informations sensibles.
Chantage et manipulation
La manipulation peut aller plus loin. En Ukraine, une élève de 14 ans a été forcée de collaborer avec l’ennemi. Ses « recruteurs » russes avaient mis la main sur ses photos intimes et menaçaient de les diffuser. D’autres adolescents russes, piégés par des pirates dans leurs réseaux sociaux, ont été contraints de commettre des actions violentes, comme répandre des substances toxiques dans une école. Le chantage sexuel ou numérique devient une arme discrète de recrutement massif de part et d’autre de la frontière.
Côté russe, les opérations ont parfois des airs d’espionnage high-tech. Des adolescents ukrainiens auraient été formés par le renseignement militaire de Moscou à utiliser des communications cryptées ou des détonateurs artisanaux. L’un d’eux a même incendié un magasin IKEA en Lituanie. D’autres, plus jeunes encore, ont servi à propager des graffitis antisémites ou à poser des explosifs devant des commissariats. Dans plusieurs cas, les saboteurs n’avaient que 14 ans.
Même dans leurs versions avortées, ces histoires sont parfois vertigineuses. Un élève de primaire en Ukraine s’est vu proposer de l’argent pour brûler une centrale électrique ; un collégien a suivi les instructions d’un recruteur russe pour fabriquer une bombe artisanale, avant d’être arrêté de justesse. Depuis 2024, Kiev revendique avoir intercepté environ 175 mineurs mêlés à des plans d’espionnage, d’incendie criminel ou d’attentats sous influence étrangère. Les ONG estiment qu’en Russie, au moins une centaine d’adolescents ont connu le même sort – certains ont été envoyés en prison, d’autres placés en hôpital psychiatrique.
Les sanctions judiciaires ne sont pas la seule menace qui plane sur ces jeunes victimes. À plusieurs reprises, Moscou aurait délibérément éliminé ses propres recrues mineures, déclenchant à distance des explosifs qu’elles portaient encore. Deux adolescents ukrainiens qui tentaient de dynamiter une voie ferrée en ont fait les frais : l’un y a trouvé la mort, l’autre y a perdu ses jambes. Les rescapés, eux, encourent souvent des peines sévères. Considérés comme des terroristes, ils peuvent être envoyés de longues années dans des centres de détention pour mineurs.
Certains anciens recruteurs expriment des remords bien tardifs. L’un d’eux raconte avoir orienté un lycéen russe de 17 ans – désireux, lui, de lutter contre le Kremlin – vers ses supérieurs. Quelques semaines plus tard, le garçon disparaissait. Il a finalement été retrouvé dans une prison proche de Moscou, accusé d’avoir préparé l’assassinat d’un officier. « On fait faire aux enfants ce que nous n’oserions jamais risquer nous-mêmes », confesse aujourd’hui l’ex-intermédiaire.
Cet article, tiré du The New York Times, selon une enquête du Financial Times, a été publié par Slate
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