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Sénégal: le choc de la dette

publié le 03/11/2025 par Jean paul de Gaudemar

Après l’alternance politique de 2024, le Sénégal découvre une dette publique colossale. D’où une crise budgétaire majeure aux répercussions politiques et géostratégiques incalculables

Un déficit public supérieur à 11 % du PIB, une dette publique de près de 118 % du PIB

Quel est donc ce pays obsédé par sa dette et le déficit de ses finances publiques, et qui voit s’affronter de manière paroxystique les tenants d’économies à tout prix et ceux venant en soutien d’une forte demande sociale de dépenses publiques ? En ce début d’automne 2025, on serait tenté de répondre immédiatement qu’il s’agit de la France, tant le débat autour d’un futur budget 2026 y est vif et révélateur des considérables tensions politiques dans le pays. Mais nous sommes ici en Afrique, et ce pays est le Sénégal.

Après le « feuilleton » ayant marqué l’élection présidentielle de l’hiver 2024 (voir mes chroniques CDD. 66 et 68 des 17 et 31 mars 2024 et CDD 95 du 1er décembre 2024), les nouveaux dirigeants politiques ont en effet découvert une situation économique bien plus catastrophique que prévu. Elle peut se résumer en deux chiffres, apparemment validés aujourd’hui : un déficit public supérieur à 11 % du PIB et une dette publique s’approchant des 118 % du PIB.

Après les mandats d’un Macky Sall se vantant d’avoir laissé le pays avec des indicateurs « tout en vert », Bassirou Diomaye Faye, le nouveau président, et son Premier ministre Ousmane Sonko se retrouvent ainsi face à une situation totalement imprévue : celle du pays probablement le plus endetté d’Afrique.

Une dette délibérément cachée

En 2024, le PIB du Sénégal était estimé à un peu plus de 32 milliards de dollars US. Dans son « bilan » de départ, le gouvernement de Macky Sall reconnaissait une dette nationale de l’ordre de 24 milliards, soit en gros les trois quarts du PIB. Comme souvent en cas d’alternance politique importante, le nouveau président, encore incarcéré par Macky Sall quelques semaines avant son élection, a commandé un audit des finances publiques qui, peu à peu, fit apparaître une situation bien différente.

Le premier coup de semonce vint de la Cour des comptes sénégalaise estimant la dette fin 2023 à plus de 100 % du PIB, soit un écart de près de 8 milliards avec le « bilan » officiel du gouvernement sortant. L’exercice, progressivement affiné avec le concours du FMI, fit apparaître une dégradation encore plus importante de la dette. Si bien qu’en septembre 2024, le nouveau gouvernement put affirmer, à la stupéfaction générale, au sein du pays comme à l’extérieur, que la dette s’élevait plutôt à 114 % (puis par affinements ultérieurs à 118 %) du PIB.

Le président Diomaye et son Premier ministre Sonko l’ont aussitôt qualifiée de « dette cachée », susceptible de valoir à l’ancien président et à son gouvernement de sérieux risques de poursuites judiciaires. La dette sénégalaise, déjà lourde de 24 milliards, se voyait ainsi obérée jusqu’à près de 38 milliards. Conséquence immédiate pour le FMI : le gel d’un prêt de 1,8 milliard conclu précédemment avec Macky Sall et un réexamen complet de la situation, avec exigences de nombreuses réformes.

Le choc de programmes politique et économique difficilement conciliables


On devine l’énorme polémique qui, depuis, embrase le pays, et les accusations portées contre l’ancien président et son équipe en termes de malversations, corruption et détournement de fonds. Elles pourraient à terme entraîner des poursuites, lorsque la situation aura été clarifiée. Macky Sall et son équipe, comme plus généralement l’opposition au nouveau gouvernement, continuent toutefois de contester le diagnostic de « dette cachée », même si, désormais, la Cour des comptes et le FMI semblent le considérer comme avéré.

Mais le problème principal pour le président Diomaye et son Premier ministre Sonko est que ce diagnostic entre en conflit avec le programme sur lequel ils ont été élus, un programme politique prévoyant de grandes réformes et une ouverture sociale répondant à de fortes aspirations populaires. Cette « dette cachée » apparaît ainsi comme un piège tendu par l’ancien régime, une situation souvent rencontrée lors d’alternances politiques fortes.

La question posée au nouveau gouvernement est donc celle de la façon dont son programme pourra être appliqué sans altérer encore davantage les finances publiques. Une altération de fait déjà en cours, dans la mesure où le gel des prêts du FMI a obligé le gouvernement Sonko à emprunter, pour ses besoins de trésorerie, sur un marché obligataire africain très coûteux. On devine que l’abaissement de la note du Sénégal par l’agence Moody’s au même moment n’a rien arrangé.

Bras de fer avec le FMI


Le FMI semble prendre l’affaire très au sérieux si l’on en juge par le nombre de missions effectuées à Dakar depuis le début de l’année et les révélations progressivement faites depuis l’annonce de la « dette cachée ». Les négociations n’ont cessé de se poursuivre, le gouvernement attendant en particulier le dégel des prêts promis antérieurement.

Mais comme à son accoutumée, le FMI exige en retour un certain nombre de réformes relatives à l’usage et au contrôle de ses fonds, dispositions que le Sénégal n’est pas toujours prêt à accepter. Le problème est ici doublement politique avant d’être économique.

Diomaye Sonko, président, hostile aux mesures drastiques

Sur le plan intérieur, Diomaye, Sonko et leur parti, le PASTEF, ne peuvent ni ne veulent décevoir leurs partisans, mais aussi les classes moyennes sénégalaises dans leurs attentes d’une société plus juste. Ils auront donc du mal à accepter des mesures drastiques comme le FMI sait souvent en imposer.

Mais sur le plan international, le Sénégal est encore vu par les puissances occidentales comme un des rares pays africains ayant prouvé sa capacité à respecter les règles de la démocratie, comme l’a montré la récente élection présidentielle. Il n’est donc pas interdit de penser que le camp occidental et ses organes financiers seront attentifs à ne pas accentuer la crise en cours.

Les largesses de crédits dont avait pu bénéficier Macky Sall pour financer ses grands projets destinés à faire émerger le Sénégal aux premières places du continent pourraient être considérées comme une des causes principales de cet endettement massif. Les interventions déjà faites auprès du FMI pour un traitement bienveillant en témoignent, notamment celle du président ivoirien Alassane Ouattara, allié fidèle du camp occidental, ou très probablement celle de la France. Les réunions habituelles des institutions financières internationales de l’automne pourraient constituer une séquence idéale pour affirmer ce soutien au Sénégal.

Un pays sous tension


D’autres scénarios sont néanmoins possibles. Si le soutien du FMI tardait, ou se traduisait par des exigences inacceptables pour le nouveau président, son gouvernement et son parti, la rue sénégalaise pourrait s’enflammer de manière inédite et déclencher une crise politique intérieure que les autorités veulent à tout prix éviter.

L’alternative serait alors de se tourner plus nettement vers d’autres puissances internationales opposées au camp occidental, notamment la Chine, la Russie et leurs partenaires des BRICS. Choix difficile à faire, car il signifierait le passage d’une dépendance à une autre. Mais les orientations idéologiques du PASTEF et de ses chefs laissent penser qu’un tel scénario est loin d’être improbable.

Vers la rupture avec ses alliés ?


Le Sénégal est ainsi à une croisée de chemins qui, paradoxalement, pourrait le conduire à une rupture avec la CEDEAO et ses alliés occidentaux traditionnels, voire à un rapprochement accentué avec les juntes sahéliennes et leur alliance (AES). Tout pourrait dépendre, à court terme, des décisions du FMI en cet automne 2025.

Mais il serait surprenant que ce maillon si important pour l’équilibre politique de l’Afrique, à l’heure d’une nouvelle guerre froide, reste longtemps dans une telle incertitude pour son propre équilibre économique.


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