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Face à Trump, la ligne rouge des militaires américains

publié le 29/11/2025 par Pierre Feydel

Des ex-soldats démocrates ont rappelé le droit de ne pas obéir à des ordres illégaux. Fureur de Trump. L’affaire révèle le conflit profond entre les forces armées et leur chef

Un appel à la désobéissance qui enrage Trump

Donald Trump se sent défié dans ses fonctions de « commander-in-chief » des forces armées américaines. Les démocrates ont osé produire des vidéos dans lesquelles d’ex-soldats ou agents de renseignement expliquent à ceux qui sont aujourd’hui en service que le droit de désobéir à un ordre illégal existe en Amérique comme dans la plupart des armées occidentales. Sous-entendu : vous avez prêté serment à la Constitution et non à la personne du président. Visée : l’utilisation de la Garde nationale comme force de maintien de l’ordre dans des villes démocrates où de graves désordres menaceraient.

Les troubles, essentiellement dus à la brutalité des rafles anti-immigrés, n’ont pas cessé depuis que des militaires patrouillent dans ces villes. À Washington, deux soldats ont été gravement blessés par des coups de feu. Trump en a profité pour envoyer 500 gardes nationaux de plus.

Les frappes contestées de la Navy au large du Venezuela

La destruction par la Navy, au large du Venezuela, des embarcations supposées transporter de la drogue pose aussi problème. Ces tirs ont déjà tué plus de 80 personnes, dont il n’est pas prouvé qu’ils soient tous des narcotrafiquants. Le président des États-Unis a, au vu de ces vidéos rappelant le droit à la désobéissance, hurlé à la trahison, promis la peine de mort à ceux qui osent évoquer la désobéissance. Son très zélé secrétaire à la Guerre s’est empressé de menacer l’un d’eux, réserviste de la Navy. Peter Hegseth a envisagé de le rappeler sous les drapeaux pour le traduire devant une cour martiale. Mauvaise idée.

 S’il fallait faire un exemple, celui-là risque de ne pas être le bon. Car Mark Kelly est non seulement sénateur démocrate de l’Arizona, mais aussi un ancien pilote de l’aéronavale qui a accompli 39 missions de combat au cours de l’opération « Tempête du désert » contre l’Irak en 1991. Astronaute, il a aussi été le dernier pilote de la navette Endeavour.

« J’ai trop donné pour ce pays pour être réduit au silence par des petites brutes qui se soucient davantage de leur propre pouvoir que de protéger la Constitution. » Mark Kelly, sénateur, ancien pilote et astronaute

Deux frères jumeaux, deux pilotes, deux astronautes

Son frère jumeau, lui aussi pilote de la Navy, lui aussi astronaute, a fait à deux reprises partie de l’équipage de la Station spatiale internationale. Leur père, amiral, a commandé la Navy dans le Pacifique. Des hommes peu susceptibles de se laisser intimider. Mark Kelly a rétorqué à Peter Hegseth : « J’ai trop donné pour ce pays pour être réduit au silence par des petites brutes qui se soucient davantage de leur propre pouvoir que de protéger la Constitution. » Top Gun contre l’adjudant péte-sec : on frôle le burlesque.

Si ce n’est que le capitaine de vaisseau du cadre de réserve Kelly a succédé à son siège au Sénat à un autre héros américain, le républicain John McCain, candidat malheureux contre Obama en 2008. Lui aussi pilote de l’aéronavale, il est abattu au-dessus du Vietnam. Blessé, maltraité, torturé, il refuse, en 1968, d’être libéré avant ses camarades. Il ne le sera que cinq ans plus tard. Au sein des Républicains, c’est un adversaire farouche de Donald Trump, non invité à son enterrement. Peter Hegseth s’en est donc pris au cœur battant de l’armée américaine.

McCain, le républicain qui a refusé Trump…à son enterrement

McCain, il est vrai, est pour Trump une obsession. Mark Kelly est sans doute une victime collatérale de cette haine post mortem. Mais surtout, cette confrontation illustre une fois de plus le malaise entre Donald Trump et les forces armées. Le président avait raconté avoir échappé au Vietnam parce qu’il avait tiré un numéro qui l’exemptait. Il a menti. En réalité, il souffrait d’une malformation osseuse à un pied. Pas très glorieux. Il s’en était vanté, expliquant gaillardement que son Vietnam à lui avait été, pendant sa jeunesse, d’éviter les maladies sexuellement transmissibles. Déteste-t-il les militaires, qu’il craint de le mépriser ?

« Dieu nous aide ! »

Cet antagonisme débute dès son premier mandat. Il semble préférer le décorum militaire, les parades, aux valeurs portées par ceux qui font le métier des armes. Les généraux qui font partie de son cabinet démissionnent les uns après les autres dans la seconde année de son premier mandat : Herbert Raymond McMaster, un stratège, conseiller à la Sécurité nationale, très anti-russe ; Jim Mattis, le secrétaire à la Défense, qui accuse Trump de « diviser » l’Amérique ; John F. Kelly, le directeur de cabinet, nommé à la Sécurité intérieure, qui qualifie Trump de « personne avec le plus de défauts que j’ai rencontrée » et, au cas où il serait réélu, déclare : « Dieu nous aide. »

Une armée inquiète face au retour de Trump

D’une façon générale, ces hauts gradés ont essayé de combattre l’isolationnisme trumpiste. En vain. Ils manifestent alors une vive inquiétude. Le retour de Trump aux affaires n’arrangera rien. Peter Hegseth a alors des instructions pour purger les armées de toute velléité d’opposition. Lorsque le général Mark A. Milley, chef d’État-major, prend sa retraite en septembre 2023, dans son discours de départ, il qualifie Donald Trump, pas encore réélu, de « dictateur en puissance ». Il ajoute : « Maintenant, je réalise qu’il s’agit d’un fasciste complet. Il est la plus dangereuse personne du pays. » Depuis, Donald Trump a essayé de lui supprimer sa pension de retraite.

Par ailleurs, le président a sérieusement mis en colère les vétérans. Ces témoins vivants du sacrifice du soldat sont respectés aux États-Unis. Beaucoup sont mutilés, malades, souffrent de troubles psychologiques.

« Crétins », « loosers »… des vétérans insultés et trahis

Les 17,7 millions d’anciens combattants ont majoritairement voté pour Trump en 2024. La réduction des effectifs de leur ministère, la suppression des crédits pour leurs associations, sans parler des aides médicales et sociales envolées, les a mis dans de graves difficultés. Trump a souvent raillé ces « crétins » qui risquent leur vie, et ces « losers » qui parfois la perdent. Ce mépris a frappé aussi de plein fouet les militaires en activité. Reste que les forces américaines sont totalement loyalistes. On n’entend plus la moindre récrimination de gradés, d’ailleurs menacés d’être mis à la porte au moindre signe de critique.

Sous les casquettes, parfois, la tempête doit faire rage. La russophilie trumpienne ne peut qu’exaspérer des gradés dont bon nombre ont servi à l’OTAN avec des Européens qu’ils ne peuvent envisager d’abandonner, sinon de trahir. Le général Milley portait sur sa vareuse l’insigne du brevet parachutiste français. Ce n’est pas tout à fait innocent.

Un divorce moral, risque politique majeur

La vive conscience qu’ils ont du danger chinois n’empêche pas la plupart de ceux qui commandent de respecter leurs alliés historiques. La fidélité à ses engagements fait partie des valeurs militaires. Mais Trump n’a que faire des grandeurs et servitudes des soldats. Il ne veut que des guerriers à sa botte. Le divorce moral, latent, entre les armées américaines et le président est donc patent. C’est une mauvaise chose pour la démocratie aux États-Unis.


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