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« Vu de l’hôpital » : Le cauchemar des pertes illégitimes (4)

publié le 26/03/2020 | par Jean-Paul Mari

Chronique de la bataille des hommes en blanc.
Jean-Paul Mari suit au jour le jour pour «Libération» le combat d’une équipe médicale dans un hôpital d’Ile-de-France.


C’est le cœur nucléaire de la médecine d’urgence. Et le bout de la chaîne. Au service «réanimation», tout se joue finalement en termes simples : la vie ou la mort. Quand un malade est admis ici, c’est la seule question qui se pose. On commence par l’intuber, par l’aboucher à un respirateur artificiel pour lui apporter l’oxygène que ses poumons lui refusent, les alvéoles paralysées, collées par le virus qui empêche toute transmission avec le sang. Quand on décide de le débrancher de la machine à respirer, c’est parce qu’il est sauvé. Ou mort. Huit personnes extubées récemment en réa : quatre guéris, quatre décédés.

Fatigue

Le coronavirus semble flotter dans l’air, épais. On ne pénètre pas dans ce foyer à haut risque sans revêtir masque FFP2, gants, bonnets, et même lunettes de plastique pour protéger les yeux. Cinq médecins urgentistes, douze infirmières, huit aides-soignantes, par cycles de douze heures de travail d’affilée, 24 heures sur 24. Un hall unique, salle des opérations, qui donne sur vingt-quatre box tout autour.

Dans chaque compartiment, le cliquetis du moniteur – pouls, tension, fièvre, fréquence respiratoire – et le souffle mécanique du respirateur. Et, sur les lits, hommes et femmes, la cinquantaine en moyenne, souvent en surpoids, la tête inclinée sur le côté, tous inconscients, tous intubés, tous dans un état grave. L’un d’entre eux est placé étrangement en position quasi verticale. Il va mieux. Avant de lui enlever son tube, il faut stimuler sa respiration, utiliser la gravité pour pousser sur son diaphragme, réveiller le réflexe vital.

La nuit, le jour, le temps dehors, l’insolence du soleil ou la brume de froid, la fatigue, cette immense fatigue, peu importe pour les soignants. Ici, on ne tient compte que des flux respiratoires, de l’afflux des malades et du nombre de places disponibles. Vingt-quatre lits seulement. Et ils sont tous occupés, pour quinze jours en moyenne, le délai de ventilation nécessaire. Par des patients qui souffrent d’une seule pathologie : le Covid-19.

En douze ans de service, le docteur Hassan, responsable de la réa, n’avait jamais vu cela, même pendant le sinistre épisode de la canicule. Il souffle : «Ce n’est pas simplement extraordinaire… mais hors normes.» Sous le masque, le visage est calme, mais pâle. Quand il n’assure pas des gardes de vingt-quatre heures d’affilée, il travaille sur un protocole de recherche pour un nouveau médicament.

«Situation hors normes» ? Cela veut dire qu’on va arracher quatre lits de plus en soins intensifs de cardiologie en sachant qu’on reste loin du compte. Que l’hôpital perd, chaque jour, une cinquantaine de soignants victimes du virus. Que le docteur Hassan doit, en deux heures, former un médecin de base à la délicate manipulation de l’intubation. Qu’il va sans doute falloir coupler deux malades à une seule machine. Et que s’insinue peu à peu dans l’esprit de ces médecins de pointe l’angoisse, le cauchemar à venir des «pertes illégitimes», en clair, des hommes et des femmes qu’on aurait pu sauver si on avait eu l’espace, les hommes et le matériel pour les traiter.

«A Bergame, en Italie, le tableau est terrible. Les réanimateurs ont dû faire des choix. Entre une femme jeune de 40 ans et un homme de 45 ans père de deux enfants… Vous soignez qui ?» En cas de décès, les nouvelles consignes sont sèches, loin des rituels apaisés de notre société : pas de recherche de cause de la mort, pas de don du corps à la science, pas d’obstacle médico-légal, tout transport interdit avant mise en bière immédiate dans un cercueil simple. Une seule personne est admise dans la chambre mortuaire pour dire adieu au défunt, au conjoint, au père, à la mère. Sous le masque, le praticien pâlit : «Même cela… ce ne sera bientôt plus possible.»

Lutte

Dans un coin du hall de réanimation, deux femmes sont assises, masque sur le nez, le visage collé contre la vitre qui les sépare d’un box. A l’intérieur, une institutrice de 53 ans, ventilée depuis dix jours, en surpoids évident, asthmatique depuis l’enfance, déjà traitée pour un cancer du sein et dans l’attente d’une troisième chimiothérapie, lutte contre la mort.

Immobiles et silencieuses, les deux autres femmes, sa fille et sa sœur, viennent là chaque jour, pendant de longues heures. A surveiller le moindre signe d’évolution, nez contre la vitre, regard tendu, comme si elles soutenaient la malade de toute la force de leur esprit. Accrochées, comme elle, au rythme mécanique du respirateur artificiel. Un souffle.


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