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1/ Chasse à l’ours chez les derniers inuit polaires !

publié le 15/10/2014 | par Erik Bataille

Erik Bataille, spécialiste des régions polaires, a voyagé dans l’Arctique ( nord Canada, Spitzberg, Alaska …) avant de s’installer pendant une quinzaine d’années au Groenland. Il a été chercheur, logisticien pour des expéditions, puis auteur et journaliste. L’occasion de silloner, en hélicoptère, traineau et bateau, le pays des derniers inuit. Il raconte…


Savissiviq est un village qui se mérite. Avant de poser un patin d’hélicoptère sur le rond de ciment givré qui tient lieu d’héliport, il faut voler longtemps depuis Copenhague. Au-dessus de l’océan vers l’Islande puis du désert de glace de l’inlandsis jusqu’à Kangerdlursuaq, une ancienne base militaire US reconvertie en aéroport civil sur la côte ouest.

On remonte ensuite plein nord le long du détroit de Baffin entre les falaises sombres de l’île de Qeqertarsuaq et les innombrables langues glaciaires glissant vers l’océan. Malgré toute la technologie, deux obstacles naturels rendent ce vol aventureux pour les pilotes. Rob fait la ligne depuis plusieurs années, mais il ne s’est jamais habitué à l’intensité des émotions provoquées par cette chevauchée aérienne.

« On est toujours tendu lorsqu’on embouque le défilé qui traverse la péninsule de Nugssuaq, les hublots à hauteur des glaciers qui dévalent les parois de grès ocre et fauve du canyon. La carlingue vibre sous la poussée de la turbine qui hurle. Comme dans un shaker.» Les turbulences sont violentes, surtout en hiver quand les températures approchent la limite de ce que peut supporter le métal des rotors et des pales.

Après Umanaq et Upernavik, deux petites communautés installées sur des îles, la baie de Melville et ses 300 kilomètres de front glaciaire requièrent impérativement une excellente météo. « La moindre panne suivie d’un atterrissage forcé sur la glace peut être catastrophique ». Ce dernier verrou ouvre l’accès au pays des Esquimaux polaires, l’aristocratie des inuit.

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Kal, Inuvaq et Akou m’attendent nonchalamment appuyés à leurs traîneaux. Trois silhouettes pataudes engoncées dans des peaux d’ours, de phoques et de chiens. Faussement indifférents! Pourtant ils me scrutent, m’analysent, jaugent leur futur compagnon de virée sur la banquise. Demain, nous partons traquer Nanok, l’ours polaire. Deux semaines à louvoyer sur la glace du détroit de Smith, à suivre ses traces, mais aussi à décrypter la psychologie tortueuse de chacun. Autant celle du kraslounak, le blanc que je suis, que celle de mes compagnons inughuit, capables du meilleur et du pire. Dans cette société introvertie du non-dit, il faut percevoir ce que ressent l’autre, anticiper ses désirs et ses frustrations et ne jamais aller jusqu’à l’affrontement.

En attendant le départ, la communauté se réunit chez Akou. Une vingtaine de personnes s’entassent dans la petite maison surchauffée. Sur la table, un gigot d’ours et des côtelettes de phoque fument dans une marmite, à côté de petits gâteaux et de café. Par terre, une cuvette de kriviak, ( purée de mergules macérés entiers pendant plusieurs mois) exhale des relents douceâtres. Moins cependant que le carpaccio de nageoires gluantes aux reflets verts irisés d’une carcasse de morse. Quelques bouteilles d’alcool circulent ainsi que des cigarettes de sauge, le stupéfiant local.

La fête va durer jusqu’à l’épuisement des victuailles. Une habitude chez cette population qui n’a longtemps connu que famines et précarité matérielle. On va jusqu’au bout du paquet de gâteaux, de l’humérus d’ours ou de la bouteille de Gin. Le temps s’étire, longuement, entre silence et bruits de bouche.

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Et soudain, Akou donne le signal du départ. Un simple grognement qui déclenche un véritable sauve-qui-peut où chacun rafle ce qui est à portée de regard : peaux, fusils, moufles… alors que l’expédition est prévue depuis des semaines. Comme chaque départ, c’est la débandade. Les chiens hurlent et trépignent dans leurs harnais avant d’arracher l’attelage pour une course anarchique, heureux de tirer. J’ai à peine le temps de m’accrocher au traîneau qui file sur la glace. La meute s’ouvre et se ferme comme un éventail que contrôle Inuvak du fouet.

Le poignet est nonchalant et le geste d’apparence facile, mais la technique maîtrisée. D’autant que mes trois compagnons ne sont pas n’importe quels inuit. Ils sont les descendants de la lignée la plus prestigieuse d’Esquimaux polaires qui ont conseillé et guidé toutes les grandes expéditions vers le pôle Nord du début du siècle. Parmi cette élite, Inuvak, teint cuivré et nez aquilin, est incontestablement le plus fascinant. Il est le petit-fils d’une légende de l’histoire polaire. Matthew Hansson.

Lorsqu’au début du XXe siècle, l’amiral Peary décide d’atteindre le pôle, il s’installe dans cette région et s’adjoint ainsi les services des chasseurs les plus compétents de tout l’Arctique. Il embarque aussi son valet afro-américain dans l’aventure. Histoire d’être le seul blanc à récolter la gloire. Il va se préparer longuement pour acquérir le savoir-faire. Assez pour qu’ils aient chacun des enfants avec des femmes locales…
Il faudra longtemps avant que le «noir» Matthew Hansson ne soit reconnu l’égal du grand héros Peary, premier découvreur officiel du Pôle Nord.

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Quand Reagan fait transférer sa dépouille à Arlington, il invite son petit-fils Inuvak pour la cérémonie.«J’ai traversé le détroit en bombardier, et à New York, j’avais un logement dans les nuages. Le Président était gentil, mais la nourriture moyenne». Seules les longues limousines noires l’ont vraiment impressionné.

Nous sombrons dans la rêverie quand les chiens adoptent leur vitesse de croisière, la queue en panache, devant les falaises mordorées du Cape York, dernier repère terrestre avant la banquise de haute mer qui file jusqu’à l’île d’Ellesmere, au Canada. Seuls nos sens réagissent encore, inspirés par le crissement aigu des patins sur la glace et l’odeur âcre des déjections canines sous un ciel bleu indigo.

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Cette journée ordinaire d’un chasseur de Thulé aurait pu n’être qu’un souvenir ethnologique quand, il y a vingt ans, une larve endémique et inoffensive chez l’ours polaire s’est révélée mortelle pour les canidés.

En quelques semaines, les trois-quarts des chiens succombent laissant les Aavanermiut sans moyen de subsistance. Aussitôt, les 50.000 Groenlandais se mobilisent pour sauver les gardiens de l’identité esquimaude. Ce sera l’opération « ouah-ouah », organisée conjointement par les militaires américains et la population groenlandaise. Chacun va offrir des chiens qui seront acheminés à Thulé par les bombardiers destinés à la défense du territoire.

Nous avons voyagé pendant deux semaines, erratiques entre les polynies, ces zones d’eau où le traîneau peut sombrer à tout moment et le chaos des hummocks. Il y eut de nombreuses traces d’ours et des alertes nocturnes, mais jamais nous n’avons été au contact visuel avec Nanok. Ce sera pour la prochaine épopée. Imaqa !

A SUIVRE…

« Réchauffement. La banquise fond…tant mieux! » »


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