“ Chaque fois que je manifeste une envie, c’est considéré comme un signe de rébellion”
En Arabie Saoudite, dans les milieux rigoristes, les hommes gardent toujours un contrôle implacable sur les femmes, poussant certaines d’entre elles à fuir à l’étranger, raconte le site “Muwatin”
Ces réformes qui n’ont pas franchi le seuil de sa maison
Mariam est devenue adulte à l’ère des réformes au profit des femmes saoudiennes [politique dite de l’infitah, un terme signifiant “ouverture” en arabe]. Mais, à 23 ans, elle ne peut que constater que ces réformes n’ont pas franchi le seuil de sa maison. “Elles ne profitent qu’à celles qui appartiennent aux catégories sociales qui, de toute façon, étaient ouvertes à ce sujet, explique-t-elle. Autrement dit, les catégories où la liberté et la dignité des femmes étaient déjà considérées comme quelque chose de normal.”
Pour Mariam, rien n’a changé. Au contraire, sa famille considère que les réformes sont un danger et qu’il faut serrer les boulons pour empêcher les filles d’en profiter. Dans les milieux conservateurs, les femmes sont maintenues sous une emprise familiale si violente qu’elles n’ont aucun moyen de faire valoir leurs droits. A contrario, Nouf Al-Issa estime que “le changement est tangible” et se félicite des répercussions positives du point de vue professionnel et social. Grâce à son emploi de directrice des ressources humaines, elle constate que les femmes ne sont pas seulement conscientes de leurs droits, mais qu’elles ont également changé de regard sur elles-mêmes.
Elles ont désormais l’impression d’avoir une place à faire valoir et une voix à faire entendre. “Le problème, ce sont les familles récalcitrantes” “Notre gouvernement est intellectuellement avancé sur ces questions, mais le problème, ce sont les familles récalcitrantes”, estime également Thoraya, qui appartient elle-même à une famille où les garçons ont plus de liberté que les filles.
Je suis sûr que mon père me tuerait
“Jusqu’à aujourd’hui, mes sœurs et moi-même sommes obligées de porter le niqab [voile intégral]. Nous ne pouvons aller nulle part ni conduire de voiture, alors que nos petits frères, eux, peuvent le faire. Et notre mère, au lieu de nous soutenir, voudrait soustraire notre existence à la vue du monde”, déplore-t-elle.
“Chaque fois que je manifeste une envie, c’est considéré comme un signe de rébellion qu’il faut mater.”
Elle voudrait prendre son indépendance, mais s’en empêche de peur que son père ne la déclare comme fugitive. “Je ne peux pas travailler, ni louer un appartement, ni tout simplement vivre normalement. Sinon, en tant que ‘fugitive’, je serai arrêtée par la police et ramenée à la maison. Je suis sûr que mon père me tuerait. Je le connais bien, et je sais jusqu’où il peut aller.”
Le prince héritier ménage les plus conservateurs
Lorsque le prince héritier Mohammed ben Salmane a annoncé, en 2016, le plan de transformation économique Vision 2030, il était conscient de ce décalage entre différents milieux sociaux, et il n’a pas voulu se heurter de front aux familles les plus conservatrices en instaurant des mécanismes de soutien aux femmes pour qu’elles puissent réellement en bénéficier.
En premier lieu, il faudrait abolir la possibilité du signalement pour “fugue”, qui entraîne l’intervention de la police pour ramener la “fautive” au foyer, ainsi que le blocage de l’accès aux services en ligne du ministère de l’Intérieur [nécessaire pour obtenir des documents administratifs], là encore pour contraindre les filles à rentrer dans leur foyer familial.
De même, il faudrait protéger les jeunes femmes contre les violences familiales et l’enfermement à domicile par les parents.
Quand le mari fait la loi
Layali a été forcée d’épouser un “homme riche” qu’elle n’aime pas. “Mon père m’a frappée jusqu’à ce que j’accepte, puis il a pris la moitié de ma dot, se rappelle-t-elle. Après le mariage, j’ai fait comprendre à mon mari que je ne voulais pas de lui. Il a alors commencé à m’accuser d’infidélité, puis m’a coupé l’accès à Internet et m’a pris mon téléphone.” Il a essayé de la dénoncer pour son activisme sur X. Heureusement pour elle, les messages qui auraient pu être retenus contre elle n’étaient pas enregistrés sur le téléphone en question. Elle a néanmoins passé vingt jours en détention et s’est vu infliger une interdiction de voyage à l’étranger. Elle a essayé de faire annuler le mariage, mais cela lui a été refusé par le juge. Quand elle a finalement mis au monde un enfant, elle n’a pas eu son mot à dire pour le choix du prénom, et le mari a choisi tout seul un vieux nom démodé [signe d’attachement aux traditions de son milieu].
Une enfance d’interdits et de restrictions Nour aussi a souffert du rigorisme de sa famille, qui appartient à un milieu d’origine bédouine. Pour elle, la violence a pris une forme plus insidieuse. Sous prétexte de la protéger, tout était fait pour qu’elle ne puisse pas avoir de projets pour son avenir. Au lieu de se plaindre, elle voudrait faire comprendre cette violence invisible, douce en apparence, que les filles peuvent subir dans certains foyers où on les empêche d’avoir ne serait-ce que des rêves.
“Tout ce qu’il y avait, c’était un horrible vide »
Bien que son père ne recoure pas à la violence physique, elle et ses sœurs ont grandi entourées d’interdits et de restrictions. Il fallait se taire en présence des hommes de la famille, ne jamais parler de leurs propres préoccupations et se montrer obéissantes, y compris pour les choses les plus personnelles, telles que la façon de s’habiller et le choix du futur mari.
“Toute mon enfance, j’étais enfermée. Pendant des mois et des années, mes sœurs et moi-même n’osions pas nous approcher de la rue”, se rappelle-t-elle. Jusqu’à ses 12 ans, elle ne connaissait même pas ses proches et avait interdiction de se mêler aux voisins ou d’avoir des amies.
Elle n’avait pas non plus de téléphone ni accès à la télévision. “Tout ce qu’il y avait, c’était un horrible vide, se rappelle-t-elle. Ça me fait mal de penser qu’une enfance aussi terne puisse se reproduire aujourd’hui pour d’autres enfants, qui n’ont rien fait pour le mériter.”
A 1 heure du matin, elle est partie, pieds nus et cachée sous une abaya
C’est pour toutes ces raisons que certaines femmes se sont résolues à fuir leur pays et à demander l’asile en Europe, à l’instar de Razane Ali, réfugiée en Allemagne depuis 2023 : “La situation en Arabie saoudite est insupportable”, explique-t-elle.
Elle avait caché sa valise derrière la maison familiale, et à 1 heure du matin, elle est partie, pieds nus et cachée sous une abaya et un voile intégral, et a hélé un taxi pour l’amener à l’aéroport.
Au début, elle ne savait pas comment se débrouiller, puisqu’elle aussi avait longtemps été enfermée à la maison. Quand elle a appris qu’elle avait été signalée en Arabie saoudite pour “fugue”, elle a cassé sa carte SIM saoudienne et en a acheté une nouvelle, allemande.
Pour commencer une nouvelle vie loin de sa famille, qui ne lui a pas laissé d’autre choix pour pouvoir vivre.
- Les noms ont été modifiés.
- Par Roukia Fared
Site Muwatin
Traduit de l’arabe et republié par Courrier International
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