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Colère: La misère des correspondants locaux de la presse française

publié le 27/11/2019 | par grands-reporters

Témoignage. Comment devenir correspondant de presse en région, sans carte de presse, sans signer ses articles à 12 euros pièce et 2 euros la photo.


« Le journal …. recherche un(e) correspondant(e) de presse à … Cette activité qui consiste à couvrir l’actualité locale (associative, municipale, culturelle, festive…) convient à toute personne intéressée par la vie de la commune, aimant prendre des photos et ayant une aisance d’écriture. Il s’agit d’une activité indépendante, rémunérée, mais non salariée, qui peut convenir à un(e) retraité(e). »  C’est l’annonce type rédigée par les quotidiens régionaux souhaitant remplacer leur correspondant local, qui, après des années de bons et loyaux services, vient de jeter son stylo et son carnet de  pseudo-journaliste.

Pour une pigiste parisienne comme moi, tout juste installée en région, cette annonce est le signe qu’une nouvelle aventure journalistique est encore possible dans un environnement où tout est à découvrir : la ruralité au quotidien.Une opportunité de mettre à profit pour la énième fois de sa carrière, le conseil de Gaston Leroux à Pierre Lazareff débutant à 15 ans dans le métier : « Le premier devoir d’un journaliste est d’être lu ».

 

Direction la rédaction locale du journal située à 20 kilomètres pour un entretien obtenu auprès du rédacteur en chef. JL est un quadragénaire sympathique qui me reçoit dans son petit bureau impersonnel et débute l’entretien en précisant que : « Hélas pour devenir correspondant local pour… il ne faut pas être titulaire de la carte de presse ».

 

Surprise par cette entrée en matière, je « rassure » mon interlocuteur lui avouant que depuis le début de l’année je n’ai pas accumulé assez de piges pour y prétendre. Passant sous silence le fait que depuis 10 ans que je travaille pour l’un des plus grands hebdomadaires de la presse française, je suis rémunérée en droits d’auteur, perdant toute velléité de récupérer le précieux sésame qui fait de vous un journaliste « honorable ».

Ce détail réglé, la conversation se poursuit avec la lecture commentée de mon CV et je sens bien vite que JL tente à demi-mot de me dissuader d’accepter le poste. « Pas assez valorisant pour un parcours professionnel tel que le vôtre » – « Où l’on peut vite s’ennuyer à couvrir les comices agricoles et autres réunions municipales sans saveur » – « La rémunération est loin d’être équivalente à celle pratiquée par les journaux parisiens ».

Malgré ces approches peu flatteuses qui n’entament en rien mon enthousiasme à endosser le rôle de correspondante locale, JL à bout d’arguments décide de me présenter à la comptable du journal. Celle-ci m’expliquera plus en détail la teneur du futur engagement entre eux et moi. Et il m’abandonne auprès d’elle me gratifiant d’un petit sourire encourageant.

La poignée de main de la comptable est énergique le sourire un brin carnassier et les propos inquisiteurs : « Ai-je bien compris que je ne pourrai prétendre à réclamer une carte de presse? Suis-je déjà à la retraite? Pas encore c’est dommage. Il faut donc que j’opte pour le statut d’autoentrepreneur…  Bon alors …Vous serez payé 12 euros par article et deux euros la photo ».

Un peu abasourdie par cette avalanche d’informations énoncée à la manière de ces démarcheurs téléphoniques qui ne vous laissent aucune possibilité de les interrompre, j’ose une double question auprès de la comptable : « Je suppose que les frais d’essence et de représentation, déjeuners ou diners, sont pris en charge par le journal?  Que les textes sont signés de mon nom ainsi que les photos ?».

Madame « calculette » me regarde droit dans les yeux et sans ciller répond pas la négative. Devant mon air ahuri, un sentiment qui hésite à s’exprimer par un éclat de rire ou par des larmes d’humiliation, la comptable ajoute très fière d’elle : « Ah j’oubliais! Comme les articles sont aussi diffusés en version numérique, vous avez droit à une gratification annuelle. C’est… 23 euros 50 ».

J’ai quitté le journal les yeux embués. » »

(On estime que les Correspondants Locaux de Presse sont entre 25.000 à 30.000  (pour 5000 journalistes professionnels en Province).

 

Au Sénat, la dernière fois que le statut des CLP a été évoqué c’est en 2010.

Question écrite n° 14552 de M. Jean-Pierre Sueur (Loiret – SOC)

publiée dans le JO Sénat du 22/07/2010 – page 1907

Jean-Pierre Sueur appelle l’attention de M. le ministre du travail, de la solidarité et de la fonction publique sur le statut des correspondants locaux de presse. Il lui rappelle que l’article 10 de la loi n° 87-39 du 27 janvier 1987, modifié par l’article 16 de la loi n° 93-121 du 27 janvier 1993, leur confère la qualité de travailleur indépendant, assortie d’abattements de cotisations pour ceux dont la rémunération n’excède pas un certain niveau.

Ce dispositif, conçu pour des correspondants de presse exerçant à titre accessoire une simple activité de collecte d’informations de proximité, ne correspond plus désormais à la réalité de l’activité de nombre d’entre eux.

En outre, il est parfois détourné de son objet initial et utilisé de façon abusive par les entreprises éditrices, condamnant ainsi à la précarité des correspondants qui n’ont, en réalité, pas d’autre activité et dont beaucoup, du fait de leurs conditions d’exercice professionnel et du lien de subordination dans lequel ils se trouvent par rapport à l’éditeur, devraient bénéficier du statut de salarié. Il lui demande en conséquence s’il envisage de revoir cette législation.

Transmise au Ministère de la culture et de la communication

Réponse du Ministère de la culture et de la communication

publiée dans le JO Sénat du 14/10/2010 – page 2685

Le rôle du correspondant local de presse est défini à l’article 16 de la loi du 27 janvier 1993 : « Le correspondant local de la presse régionale ou départementale contribue, selon le déroulement de l’actualité, à la collecte de toute information de proximité relative à une zone déterminée ou à une activité sociale particulière pour le compte d’une entreprise éditrice. Cette contribution consiste en l’apport d’informations soumises avant une éventuelle publication à la vérification ou à la mise en forme préalable par un journaliste professionnel. ».

Ainsi, le correspondant local de presse, présent uniquement dans la presse locale, collabore à la création d’un ou plusieurs titres de presse grâce à ses écrits et à ses photographies. Il relate aussi bien les événements ordinaires qu’extraordinaires qui se passent dans le secteur géographique qui lui est imparti.

Sa présence permet à la presse locale de tisser un maillage dense qui couvre les localités de sa zone de diffusion. À la différence du journaliste, le correspondant local de presse n’a pas de lien de subordination avec l’éditeur. A priori, c’est lui qui propose ses sujets, le rédacteur en chef du journal ne pouvant pas les lui imposer. Dans le même sens, il ne peut lui être imposé d’horaires de travail.

Ses projets d’articles sont transmis à la rédaction du titre et relus et validés par le journaliste-localier puis par le secrétaire de rédaction ou d’édition chargé de la mise en page et avant publication. Le correspondant local de presse, qui n’a pas le statut de journaliste, ne peut se voir délivrer une carte de presse. Il est rémunéré par le versement d’honoraires et rattaché au régime de sécurité sociale des non-salariés. Lorsque le revenu tiré de cette activité ne dépasse pas 15 % du plafond annuel de la sécurité sociale, le correspondant local de presse n’est affilié aux régimes d’assurance maladie-maternité et d’assurance vieillesse des travailleurs non salariés que s’il en fait la demande.

D’un titre de presse locale à l’autre, la situation est très contrastée et les barèmes de rémunération d’un article accompagné ou non de photos varient. Chaque titre dispose de sa propre grille. D’une manière générale, seuls lui sont payés les articles et photographies parus dans le journal. Pendant longtemps, l’activité de correspondant local de presse venait en complément d’une autre activité professionnelle ou était exercée par un retraité ou une femme au foyer.

Or aujourd’hui, la situation tend à évoluer et l’on constate de plus en plus que des jeunes issus d’écoles de journalisme, avant d’arriver à conclure leur premier contrat de travail, naviguent entre un travail de correspondant local de presse et des piges. Cela ne peut que modifier les attentes de ces professionnels, notamment en termes de rémunération et de couverture sociale.

Aujourd’hui, l’État prend en charge la moitié des cotisations d’assurance maladie-maternité et d’assurance vieillesse et invalidité décès lorsque le revenu annuel tiré de cette activité est inférieur à 25 % du plafond annuel de la sécurité sociale. Pour certains correspondants locaux de presse, le choix du statut d’auto-entrepreneur peut se révéler une solution opportune.

 

 

 


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