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Epstein: un américain à Paris (6)

publié le 27/02/2026 par Pierre Feydel

À Paris, le financier new-yorkais profitait des réseaux de rabattage de très jeunes filles. La justice enquête et rouvre des dossiers. Enfin

Un repaire parisien au cœur du système

C’est un appartement somptueux, 800 m², au 22 de la très prestigieuse avenue Foch à Paris. Ce repaire de Jeffrey Epstein recèle deux mondes. D’un côté, celui du prédateur sexuel, trafiquant d’êtres humains : le salon de massage, la salle de sport, les chambres, remplis de photos de jeunes filles nues dans des poses très explicites. De l’autre, celui de l’ami des grands de ce monde : les pièces d’accueil et de réception où l’on peut voir des clichés du propriétaire des lieux avec Donald Trump, Bill Clinton, le pape Jean-Paul II, Michael Jackson ou Woody Allen.

Le tout dans un décor bling-bling où l’on distingue un éléphanteau empaillé, un crâne humain, des reproductions de coupes d’encéphales, un appendice de requin-scie, etc. Un cabinet de curiosités, somme toute assez morbide, qui exprime une personnalité trouble. Mais c’est là que tous les deux mois, Jeffrey Epstein venait satisfaire ses goûts sexuels et renforcer ses réseaux de relations. Il appréciait Paris. Il est vrai qu’il y entretenait des rabatteurs à même de lui fournir de la chair fraîche.

La justice française face aux « trois millions de documents »

La justice française a mandaté cinq magistrats pour étudier l’ensemble des trois millions de documents rendus publics par le ministère de la Justice américain, avec la mission d’enquêter sur toute révélation pouvant concerner la France ou des Français. Après la mise en cause de Jack Lang, ex-ministre de la Culture et président de l’Institut du monde arabe, et de sa fille pour fraude fiscale, d’un diplomate français, d’un chef d’orchestre, il était temps. Le parquet a même décidé de rouvrir l’affaire Brunel, close par le suicide en prison de ce dirigeant d’une agence de mannequins.

Dans le monde de la mode, ce personnage était considéré comme un efficace découvreur de talents. Mais il était aussi, aux États-Unis en particulier, soupçonné depuis de longues années de droguer et violer des jeunes filles. Les accusations n’aboutirent pas judiciairement. En 2019, après la mort d’Epstein, la police française a ouvert une enquête.

Un prédateur retrouvé pendu dans sa cellule

Jean-Luc Brunel est arrêté l’année suivante à l’aéroport Charles-de-Gaulle, mis en examen pour viols sur mineurs et placé en détention provisoire. Il est accusé d’avoir assuré « le transport et l’accueil de jeunes femmes » pour le compte de Jeffrey Epstein. Onze d’entre elles l’accusent de viols. Les faits sont prescrits lorsqu’en 2021, il est mis en examen pour viol aggravé, en 2000, d’une mineure. En janvier 2024, le prédateur est retrouvé pendu dans sa cellule. C’était un des rabatteurs du milliardaire américain, trafiquant sexuel, qui a financé l’une de ces agences. Elle sera dissoute en 2019.

Le Français apparaît à 25 reprises comme passager des vols de l’avion privé d’Epstein. À au moins 70 reprises, il lui rend visite lorsque l’Américain est emprisonné en 2008. À Paris, les milieux de la mode savent très bien ce qui se passe : les jeunes filles sont violées après avoir été souvent droguées, puis offertes à des personnalités.

Rabatteurs, mannequins et relais venus de l’Est

La pratique est, semble-t-il, courante. Les abus sexuels font comme partie du métier. Les plus jeunes, les plus vulnérables socialement ou psychologiquement, constituent les proies les plus faciles. À Paris, Jeffrey Epstein profite de ces mœurs. Malika, Française d’origine marocaine, habitant les Hauts-de-Seine, va devenir une esclave sexuelle du financier lors de ses séjours parisiens. Il la violera alors plusieurs fois par jour. L’homme qui l’a « offerte » au New-Yorkais s’appelle Daniel Saïd. Une Suédoise vient de porter plainte contre lui. Il l’aurait abusée pendant les années 1990.

Son nom apparaît 2 000 fois dans le dossier Epstein. C’est lui aussi un recruteur de mannequins et, à l’évidence, un rabatteur de chair fraîche pour Epstein. D’autres hommes apparaissent dans le dossier Brunel rouvert par les magistrats.

Le prédateur new-yorkais avait un goût prononcé pour les très jeunes filles venues de l’Est. Il semble bien que des filières, là aussi, passaient par Paris. Dans les documents apparaît une mystérieuse « Katia la Russe ». Les e-mails évoquent la recherche de jeunes femmes, la transmission de leurs coordonnées, des photographies et l’organisation de rendez-vous. Il s’agissait d’une étudiante en droit à la Sorbonne, ancienne snowboardeuse olympique. Elle a 21 ans lorsqu’elle rencontre Jeffrey Epstein. Entre 2011 et 2013, elle sera un relais actif du financier américain dans la capitale française.

« Tu es l’homme le plus pur que j’ai connu. »

Une autre « fille de l’Est » peut aussi avoir joué un rôle à Paris : la dernière compagne de l’homme d’affaires, une Biélorusse, Karyna Shulak. Elle a remplacé, à ses côtés, Ghislaine Maxwell, qui faisait office de secrétaire personnelle. Elle est citée 36 394 fois dans les documents rendus publics. Une preuve de son extrême proximité, à laquelle s’ajoute le fait que cette femme de 36 ans, qui a connu Epstein à 20 ans, est son héritière principale, bien que la justice américaine ait bloqué les sommes.

La jeune femme a été la dernière à l’appeler avant sa mort. Surnommée « l’inspectrice », elle contrôlait toutes les activités d’Epstein. C’est elle qui s’est personnellement occupée, dans les moindres détails, de l’appartement de l’avenue Foch, y compris de la décoration. En 2012, elle écrit à son seigneur et maître : « Tu es l’homme le plus pur que j’ai connu. » C’est vrai que l’amour est aveugle.


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