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Le prince va-t-il tuer le roi ? (5)

publié le 21/02/2026 par Pierre Feydel

L’affaire Epstein, en mettant gravement en cause l’ex-prince Andrew, menace la monarchie britannique. Jusqu’où ?

Chute d’un prince

L’image doit hanter nombre de sujets de la couronne britannique, celle du frère du roi, déjà déchu de tous ses titres et privé de toutes ses décorations, débraillé, hagard, le regard extatique au fond d’une voiture. L’homme de 66 ans sortait de neuf heures de garde à vue. Andrew Mountbatten-Windsor n’est plus qu’un prince du sang déchu, soupçonné d’abus sexuels et de « manquements à ses fonctions publiques ». Cet aristocrate de 66 ans a été interrogé par la police de Thames Valley, à l’ouest de Londres.

Leurs questions concernaient ce que révèlent les documents de l’affaire Epstein diffusés par millions par le ministère américain de la Justice. Ce membre de la famille royale aurait fourni au criminel sexuel des informations confidentielles sur ses activités et des contrats ou accords passés lorsqu’il était envoyé spécial du gouvernement britannique pour le commerce de 2001 à 2011. Ce crime est passible de haute trahison. L’enquête ne fait que commencer. L’ex-prince peut finir sa vie en prison.

Distance royale

Le roi Charles III, son frère, s’était empressé de prendre le plus de distance possible vis-à-vis d’Andrew. L’ex-prince avait été nommé à ce poste par leur mère, la reine Elizabeth II, qui avouait, pour le cadet de ses fils, des faiblesses. En tout cas, elle lui pardonnait ses frasques. Son frère, le prince de Galles à l’époque, ne participait pas de cette indulgence. Lors de cette nomination, le futur héritier de la couronne avait déjà exprimé, en privé, ses craintes que des affaires de sexe ou d’argent ne surgissent. Et cela n’a pas manqué.

D’abord le sexe. Les documents américains ont révélé de nombreuses photos douteuses du prince en galante compagnie, des textes pleins de sous-entendus sexuels avec son ami Epstein. Virginia Giuffre, victime du milliardaire prédateur sexuel, décédée en 2025, avait accusé Andrew Mountbatten-Windsor de l’avoir agressée sexuellement lorsqu’elle était mineure. Le frère du roi avait nié et trouvé avec elle un accord financier en 2022. Ce sont ces révélations qui lui avaient valu sa déchéance. Entre autres, son retrait de l’ordre de succession au trône.

Une monarchie sous pression

Le roi a souhaité qu’en ce qui concerne son frère la justice passe. Les filles d’Andrew, malgré des liens forts, tournent le dos à ce père sulfureux qui a tout perdu jusqu’à l’estime des siens. Le poison Epstein a contaminé l’ex-duc d’York qui lui-même a infecté la monarchie tout entière. Elle a pourtant déjà connu de dures secousses. En 1936, Édouard VIII est contraint d’abdiquer parce qu’il veut épouser une divorcée, ce que n’autorise pas alors l’Église anglicane dont, en tant que souverain, il est le chef.

Plus près de nous, en 1997, la froideur dont, dans un premier temps, fait preuve Elizabeth II lors de la mort à Paris dans un accident de voiture de Lady Diana exaspère l’opinion britannique. La reine est extrêmement critiquée. La réprobation populaire tourne à la crise. La souveraine devra retrouver le contact avec son peuple. Aujourd’hui, malgré Andrew, 62 % des Britanniques restent fidèles à la monarchie, 57 % pensent que l’institution royale est bénéfique pour le Royaume-Uni.

Un soutien à la monarchie qui s’érode

Mais cette adhésion est plus le fait des plus âgés que des plus jeunes. Et depuis des décennies, elle s’érode selon le National Centre for Social Research. 51 % des Britanniques aujourd’hui considèrent qu’il est important de conserver la famille royale. En 1986, ils étaient 86 %. Pourtant, la monarchie fait partie intégrante du soft power britannique et de sa diplomatie. Elle répand à travers le monde une aura de prestige et parfois d’attachement qui faisait un jour dire au président Obama que les Américains aimaient mieux la famille royale britannique que leurs propres hommes ou femmes politiques. Et puis, à travers le monde, la famille royale joue un rôle de représentation à nul autre pareil.

Qui plus est, le souverain britannique est aussi roi de quinze pays du Commonwealth : du Canada à l’Australie en passant par Antigua-et-Barbuda. Un titre et une fonction très symboliques, mais qui restent sinon un signe d’allégeance, du moins celui d’une fidélité. Il ne faut pas oublier non plus la puissance d’attraction touristique de la monarchie. Son apport annuel serait de 600 millions d’euros par an. Et les années de sacre ou de mariage princier, on peut imaginer que ce chiffre augmente significativement. Les Windsor, c’est aussi un patrimoine estimé à environ 20 milliards d’euros et plus de 1 000 personnes employées.

Réformer pour survivre?

C’est vrai que la succession dynastique apporte à la tête de l’État une vraie stabilité institutionnelle sans handicap démocratique. Le roi règne, mais ne gouverne pas. William, le prince héritier, a quand même compris qu’il fallait réformer. Il envisage donc, une fois sur le trône, de réduire les pompes et les œuvres de la monarchie, de réduire ses fastes, de mener une existence plus modeste d’apparence et d’entretenir plus de simplicité dans son rapport au peuple. Il a aussi l’intention de réduire le nombre des « petits hommes gris », de tous ceux qui servent directement la famille royale ou l’assistent dans ses diverses obligations.

500 à 600 millions d’euros de dépenses royales

Reste la question de la subvention souveraine accordée et des dépenses de la famille royale. La subvention versée par l’impôt des Britanniques atteint environ 150 millions d’euros par an. Mais les dépenses réelles culmineraient à environ 581 millions d’euros si l’on compte les coûts de sécurité, l’entretien des bâtiments publics et les frais assumés directement par les ministères. Du coup, les Windsor sont parmi les royautés les plus coûteuses d’Europe.

C’est en diminuant fortement cette ponction sur l’argent public et peut-être en mettant un peu plus à contribution son patrimoine personnel que la famille royale évitera un lent déclin de sa popularité au risque de sa disparition. Ainsi, elle ferait oublier au peuple britannique ceux des siens que la noblesse n’oblige en aucune façon.


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