Gauche américaine : la remontada du Parti démocrate (2)
Battre Trump et bousculer leur propre parti: la nouvelle gauche démocrate avance, avec le soutien d’Obama
Photo: Le candidat au Sénat du Michigan Abdul El-Sayed, entouré de Alexandria Ocasio-Cortez et Bernie Sanders à un rassemblement à Détroit, 18/07/2026 ©AFP – Sarah Rice / GETTY IMAGES NORTH AMERICA / Getty Images via AFP
« Des communistes ! » selon Trump
Abdul El-Sayed a été désigné par la primaire démocrate du Michigan pour affronter le candidat républicain à l’un des deux sièges de sénateur de cet État. Ce jeune médecin de 41 ans, fils d’immigrés égyptiens, spécialiste de santé publique, est une des figures de cette nouvelle gauche démocrate, radicale, qui s’est vigoureusement engagée contre les trumpistes. Si les élections de mi-mandat du 3 novembre sont favorables à ces candidats au Congrès, elles bouleverseront les équilibres internes d’une formation politique jusqu’alors plutôt libérale.
Ce qui, aux États-Unis, veut dire de centre-gauche. Mais cet été, les électeurs démocrates ont choisi un nombre important de ces hommes et de ces femmes qui parfois se définissent comme des « démocrates socialistes » pour affronter les républicains. Donald Trump les a aussitôt qualifiés de « communistes », même si personne dans la gauche américaine ne songe à nationaliser Wall Street. Abdul El-Sayed est assez représentatif de ce courant aussi moral que social qui entend bien bousculer les notables du parti.
Abdul El-Sayed, la santé comme combat
Ce jeune musulman est brillant, diplômé de l’université du Michigan, mais aussi d’Oxford et de Columbia. Directeur du service de santé de la ville de Détroit, il met en place un programme d’effacement des dettes médicales pour près de 300 000 habitants. Il élargit l’accès à un antidote contre les overdoses d’opioïdes, un fléau dans le pays. En 2017, candidat au poste de gouverneur, il propose la création d’une caisse d’assurance-maladie pour compenser l’éventuelle suppression de l’Obamacare. Il fait aussi partie de ceux qui souhaitent l’arrêt de l’aide américaine à Israël en raison des massacres à Gaza.
Une proposition qui progresse aux États-Unis où l’État juif a perdu beaucoup de ses soutiens. Il est alors battu, mais s’est fait connaître. Aujourd’hui, des notabilités de la gauche du parti comme Bernie Sanders, vénérable sénateur du Vermont, figure tutélaire de la gauche américaine, et Alexandria Ocasio-Cortez (AOC), leader de cette mouvance, représentante de New York, le soutiennent.
Obama tend la main à l’aile gauche
Comme Barack Obama qui a décidé d’intervenir directement dans la campagne des midterms. Attaquant férocement le mandat de Trump, il a parlé de « chaos, cruauté, corruption, incompétence ». À propos d’Abdul El-Sayed, l’ex-président a déclaré à « Politico » : « Bon, il fait vraiment partie de l’aile gauche… mais il est favorable à une hausse du salaire minimum, et à une assurance-santé pour tous et ça ne me paraît pas si fou. Vous savez, Franklin Delano Roosevelt était aussi pour. » La référence n’est pas neutre. Ce président-là avait initié dans les années 1930 le « New Deal », le groupe de réformes visant à sortir les États-Unis de la « Grande Dépression ».
Il a engagé son pays dans la Seconde Guerre mondiale contre les nazis, les fascistes italiens et le militarisme japonais. Un clin d’œil à la majorité des Américains qui pensent que la politique économique de Trump les appauvrit et à ceux qui dénoncent ses dérives antidémocratiques, voire fascisantes.
Si le 44e président des États-Unis sort de sa réserve, mettant tout le poids de sa forte popularité dans la campagne — il bénéficie encore de 57% d’opinions favorables, en tête de la cote des ex-présidents encore vivants —, ce n’est pas seulement pour voler au secours d’une victoire possible des démocrates dans quelques jours.
Les « Democratic Socialists of America »
C’est sans doute aussi parce que ce politique averti sent qu’il se passe quelque chose de profond dans le parti qui l’avait porté au pouvoir suprême. Car Abdul El-Sayed n’est pas le seul de son espèce. La petite organisation des « Democratic Socialists of America », significative de l’aile gauche du parti, avait quelques milliers d’adhérents il y a dix ans.
Aujourd’hui, ils sont 140 000. Un chiffre épiphénoménal à l’échelle américaine, mais qui montre indéniablement une tendance. D’autant que ceux-là ne sont pas les seuls partisans de cette nouvelle gauche. D’autres s’y rattachent. Tous ne sont pas musulmans ou issus de familles immigrées venues de pays en voie de développement.
Une génération à l’assaut des urnes
C’est le cas de James Talarico, jeune pasteur presbytérien, coqueluche des médias, lui aussi soutenu par Obama et candidat au Sénat pour l’État du Texas. Mais tous sont plutôt jeunes, à peine 30 ans. Plusieurs, peut-être une soixantaine qui ont gagné les primaires, postulent au Congrès, d’autres à des postes de gouverneurs, de maires…, dans le Colorado, l’État de New York, la Pennsylvanie…
Certains remettent leur mandat en jeu comme AOC à New York, Rashida Tlaib, députée d’origine palestinienne, dans le Michigan, ou Ilhan Omar, élue du Minnesota, née en Somalie. Cette « nouvelle gauche » a déjà ses célébrités : bien sûr Zohran Mamdani, le maire de New York. Elle est l’amalgame de tout un tas de mouvements : « Occupy Wall Street », « MeToo », « Black Lives Matter » ou la défense de la cause palestinienne.
Le « socialisme des nids-de-poule »
Or, les idées de gauche progressent fortement dans l’opinion américaine : 57% des Américains sont favorables à une hausse du salaire minimum, 59% souhaitent un système d’assurance-maladie universel, 66% une augmentation des impôts des plus riches, 87% un plafonnement des prix du médicament… En 2016, 35% des Américains avaient une opinion favorable du socialisme. Ils sont aujourd’hui 43%. Les démocrates modérés ont là quelques sujets de réflexion qui peuvent expliquer les succès de leurs concurrents plus radicaux.
Qui plus est, certains des candidats à gauche sont déjà en train de se recentrer, assurant qu’ils ne sont pas contre le capitalisme, sans pour autant vouloir atténuer leurs programmes sociaux. Ils défendent ce « socialisme des nids-de-poule ». Par cette formule, ils définissent une action politique tout entière dédiée à l’amélioration de la vie courante des Américains. Moins d’idéologie, des mesures concrètes. Un comportement qui a déjà réussi au nouveau maire de New York.
La gauche avance, les trumpistes s’alarment
Leurs succès, leur influence grandissante exaspèrent les trumpistes. Donald Trump voit en eux « le cancer incontrôlable du communisme » qui menacerait l’existence même des États-Unis. Le vice-président JD Vance, s’adressant à Angie Dixon, candidate de l’aile gauche au Sénat américain, lui a lancé : « Foutez le camp d’ici, vous n’avez pas votre place aux États-Unis avec de pareilles opinions. » Une invective à mettre sur le compte des angoisses républicaines à la veille des midterms.
Mais la nouvelle gauche démocrate s’emploie à ôter à ses adversaires certains de ces arguments. Alexandria Ocasio-Cortez, très charismatique figure de ce courant, s’est empressée de prendre ses distances vis-à-vis du wokisme qu’elle a qualifié de « dingue ». Il est vrai qu’elle est déjà candidate à la primaire qui désignera le candidat démocrate à la présidentielle de 2029. Et elle souhaite à terme être un pont avec les plus centristes du parti qui sont majoritaires.
Gagner à gauche, convaincre au centre
Une stratégie apparemment payante puisque, dans les prévisions de succès à cette primaire, elle a dépassé Gavin Newsom, le gouverneur de Californie. Mais déjà les opposants à cette aile gauche fourbissent leurs arguments. Ces candidats sont-ils les mieux placés pour faire le plein des voix d’opposition à Donald Trump ? Ne sont-ils pas trop extrémistes pour gagner les suffrages des électeurs indépendants, cruciaux pour l’emporter ?
Reste que le Parti démocrate jusqu’alors considérablement affaibli se redresse. Et que cet été un vrai espoir est né pour bon nombre de citoyens des États-Unis.
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