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Kurdes, Yéménites : l’indignation à géométrie variable de la France

Edito publié le 25/11/2019 | par René Backmann

Erdogan, qui a acheté 460 millions d’euros d‘armes à la France depuis 2009 ne pourra plus en importer, a annoncé Paris, s’il poursuit son offensive contre les Kurdes. Menace dont il n’a tenu aucun compte. Mais l’Arabie saoudite qui en a acheté plus de 11 milliards peut continuer sans encourir les reproches de la France à multiplier les crimes de guerre au Yémen…

Par un communiqué conjoint du 12 octobre, la ministre des Armées, Florence Parly, et son collègue des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian ont annoncé qu’en réponse à « l’offensive unilatérale engagée par la Turquie dans le nord-est de la Syrie », trois jours plus tôt, la France avait « décidé de suspendre tout projet d’exportation vers la Turquie de matériels de guerre susceptibles d’être employés dans le cadre de l’offensive en Syrie ». « Cette décision, ont ajouté les deux ministres, est d’effet immédiat ».

Trois jours plus tard, s’exprimant devant la Commission de la Défense, des Affaires étrangères et des Forces armées du Sénat, Florence Parly a précisé que « la décision qui a été prise est une décision qui est large, très large et qui donc suspend tout projet d’exportation d’armes vis-à-vis de ce pays. C’est large, a insisté la ministre, et on verra en fonction des circonstances comment les choses pourraient évoluer. Mais pour l’instant, il nous a semblé nécessaire d’être extrêmement nets quant à l’attitude vis-à-vis d’un pays qui a mené une attaque unilatérale ».

Si la France est aujourd’hui le troisième vendeur d’armes de la planète, derrière les États-Unis et la Russie…

Face aux intentions d’Erdogan et aux opérations déjà engagées sur le terrain, la décision de Paris, qui qui emboitait le pas des mesures déjà annoncées par la Norvège, les Pays-Bas et l’Allemagne, paraissait, à première vue, légitime et utile. Mais cette décision « large, très large », n’a en réalité qu’une portée modeste, très modeste. L’évolution du conflit le confirme chaque jour.

Si la France est aujourd’hui le troisième vendeur d’armes de la planète, derrière les États-Unis et la Russie, la Turquie n’est, en effet, que son 27ème client. Depuis 2009, les livraisons de la France à la Turquie ne représentent que 0,9% des ventes d’armes françaises à l’étranger.

Pour la période 2014-2018, les principaux fournisseurs d’armes et de matériel militaire d’Ankara sont, selon une étude du SIPRI* de mars 2019, les Etats-Unis (60% des livraisons), l’Espagne (17%) et l’Italie (15%). L’Allemagne, qui a vendu près de 800 chars Léopard à l’armée turque est aussi un fournisseur majeur. Après avoir livré à la Turquie, au début des années 2000, une demi-douzaine de navires de patrouille d’occasion et 20 hélicoptères Cougar, la France est restée un fournisseur apprécié mais marginal d’Ankara.

La décision de Paris d’interrompre ses exportations militaires à Ankara est largement symbolique.

Sur la nature exacte et le nombre des équipements livrés plus récemment par la France il est difficile d’être précis, le « Rapport au Parlement sur les exportations d’armements » de juin 2019, manquant d’informations détaillées. Mais, selon le SIPRI, les livraisons pour les années 2013 et 2014 seraient surtout des radars maritimes, qui ne sont d’aucune utilité contre les kurdes.

Parmi les autres matériels militaires vendus par Paris figureraient plusieurs types de missiles, des roquettes des bombes, des radars, des blindages, des satellites de communication et d’observation. Toujours selon le « Rapport au Parlement », le montant des livraisons à la Turquie, au cours des dix dernières années est de 461,7 millions d’euros. Par comparaison, le montant des livraisons à l’Inde, pendant la même période atteint 13,8 milliards d’euros et celui des livraisons au Qatar 11 milliards d’euros.

En d’autres termes, la décision de Paris d’interrompre ses exportations militaires à Ankara est largement symbolique. Elle a peu de chances de peser sur la politique d’Erdogan et d’infléchir sa volonté de liquider les kurdes ou au moins de les chasser de la bande frontalière. Surtout si Washington qui ne s’y est pas opposé – c’est le moins qu’on puisse dire – persiste dans cette attitude. Et si Moscou poursuit sa « médiation » entre Ankara et Damas. La proclamation française relève donc davantage, dans ces conditions, de la communication que de la stratégie militaro-diplomatique.

La France est le 3ème fournisseur d’armes de l’Arabie saoudite, premier importateur mondial de matériel militaire.

Il est vrai que si la France avait réellement été résolue à utiliser le puissant levier que peuvent constituer les ventes d’armes, dans cette région instable, pour mettre fin à des conflits, ou pour inciter certains régimes, clients de nos industries de défense, à respecter les Droits de l’homme, elle aurait pu le faire depuis des années. Et dans des conflits où le poids de ses livraisons de matériel militaire joue un rôle majeur, sinon décisif.

Au Yemen, où deux clients majeurs de la France, l’Arabie saoudite et les Emirats arabes unis sont impliqués depuis 2015 dans une guerre qui a fait près de 10 000 morts et qui a provoqué, selon l’ONU, la « pire crise humanitaire de la planète ». La France est le 3ème fournisseur d’armes de l’Arabie saoudite, premier importateur mondial de matériel militaire. Elle est le deuxième fournisseur des Emirats, qui se sont retirés du champ de bataille, en juillet dernier après y avoir engagé leurs chars Leclerc et leurs Mirage 2000. Selon le « Rapport au Parlement » l’Arabie saoudite a importé au cours des dix dernières années, 11,36 milliards d’euros d’armes françaises et les Emirats arabes unis 3,53 milliards d’euros.

Les crimes de guerre saoudiens ont été perpétrés grâce aux armes françaises

La quantité, la valeur marchande et le niveau technologique de ces armements auraient donné à Paris un levier exceptionnel si les dirigeants français avaient estimé que la protection des populations civiles et la défense des droits humains étaient plus importantes que la préservation de nos alliances avec les monarques du Golfe et la pérennité de nos contrats militaro-industriels.

Malgré les mises en garde répétées de Human rights watch, de la FIDH et d’Amnesty international, qui ont dénoncé les crimes de guerre saoudiens, perpétrés grâce aux armes françaises, Paris n’a jamais pris dans le conflit yéménite la moindre distance avec ses clients saoudiens et émiratis. Et encore moins évoqué la menace d’une suspension des livraisons d’armes aux belligérants, oubliant manifestement les obligations faites à la France par le Traité sur le commerce des armes (TCA) qui vise à empêcher que les armes vendues par les signataires ne soient utilisées pour commettre des crimes de guerre.

Florence Parly a multiplié les improvisations désastreuses et mensongères.

Pire : interrogée à de nombreuses reprises sur l’utilisation des armes françaises par la coalition arabe dans ce conflit, Florence Parly a multiplié les improvisations désastreuses et mensongères. En janvier, elle affirmait ne pas avoir connaissance que « des armes françaises soient utilisées directement dans ce conflit ». En avril, elle assurait que « les armes françaises ne sont pas utilisées de façon offensive au Yémen ». Contre-vérités détruites en octobre par une note de la Direction du renseignement militaire, qui dressait la liste des armements de fabrication française – canons, avions, navires, chars, hélicoptères, radars, systèmes de guidage des tirs, missiles, obus – déployés au Yémen par les armées de la coalition.

L’Elysée, Matignon, le Quai d’Orsay, le ministère des armées sont restés tout aussi sourds et aveugles aux avertissements des ONG et aux obligations du TCA à propos de l’Égypte, autre excellent client – grâce à l’argent saoudien – des industriels français de l’armement. Le régime du maréchal-président al-Sissi, qui a importé depuis son arrivée au pouvoir, plus de 7 milliards d’euros d’armes françaises – dont 24 Rafale, deux navires de projection et de commandement de type Mistral, à l’origine destinés à la Russie, et différents types de blindés – fait un large usage de ses armements « Made in France ».

plus vous achetez d‘armes à Paris, moins vous vous exposez aux reproches de la France

Et Paris, jusque-là, n’a pas été très regardant sur les crimes et autres violations du droit commis avec l’aide des armes françaises. Les Rafale égyptiens sont, notamment, venus au secours du « maréchal » Haftar, seigneur de la guerre libyen, en conflit ouvert avec le gouvernement de Tripoli, seul reconnu par l’ONU et la communauté internationale. Et les blindés de fabrication française ont été, selon Amnesty international, largement employés dans la répression meurtrière des manifestations contre le régime du Caire.

Le message délivré aux dictateurs et tyrans par cette indignation à géométrie variable semble clair : plus vous achetez d‘armes à Paris, moins vous vous exposez aux reproches de la France si vous les utilisez pour commettre des violations des droits de l’homme ou des crimes de guerre. On a vu des politiques plus dignes.

*SIPRI Stockholm international peace research institute

 

Cet article a été publié le 14 octobre dans sur le site d’information  Médiapart

 


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